Contrôle des chômeurs: «C'est un discours audible par la majorité des Français»

INTERVIEW Le politologue Arnaud Mercier revient sur les propos du ministre François Rebsamen...

Propos recueillis par Céline Boff
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François Rebsamen à l'Assemblée nationale le 7 mai 2014.
François Rebsamen à l'Assemblée nationale le 7 mai 2014. — K. TRIBOUILLARD / AFP

Une nouvelle polémique. En demandant à Pôle emploi de «renforcer les contrôles» pour vérifier que les chômeurs «cherchent bien un emploi», François Rebsamen, ministre du Travail, suscite de nombreuses réactions.

Et de vives critiques chez les syndicats, déjà échaudés la semaine passée par les déclarations du ministre de l’Economie Emmanuel Macron sur les 35 heures. A quoi joue le nouveau gouvernement? 20 Minutes a posé la question à Arnaud Mercier, politologue et professeur à l’université de Lorraine, à Metz.

Vouloir contrôler davantage les demandeurs d’emploi, est-ce un discours «de droite»?

En France, oui. La chasse aux «chômeurs fainéants» et plus largement la stigmatisation des demandeurs d’emploi a même été au cœur de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, par exemple lorsqu’il disait «s’adresser à la France qui travaille».

Mais à travers le monde, ce discours de dénonciation de l’assistanat peut être tenu par des hommes de gauche. C’est par exemple le cas avec Tony Blair au Royaume-Uni. Et en France, sur les questions sociales, la gauche avait déjà fait bouger les lignes sous Jospin, lorsqu’elle avait pointé du doigt les fraudeurs à la sécurité sociale.

Pourquoi Rebsamen fait-il cette déclaration?

Pour donner un coup de poing supplémentaire dans les lignes traditionnelles de la gauche. Maintenant que le gouvernement est resserré, les ministres, qui défendent une position très «blairiste», se sentent à l’aise. Ils veulent se montrer fermes. De plus, dans le cas présent, le fait de vouloir renforcer les contrôles est un discours audible par une partie, et même une majorité des Français.

Par ailleurs, si la gauche de la gauche et les frondeurs sautent sur cette déclaration pour renforcer leurs commentaires sur la droitisation de Manuel Valls et de son gouvernement, la vérité, c’est que dans les faits, la gauche donne depuis bien longtemps des consignes de radiation à Pôle emploi dans le but de limiter la progression statistique du chômage.

Cette déclaration, est-ce un bon calcul politique?

Je crois que le gouvernement actuel est si impopulaire qu’une sortie dans un sens ou dans l’autre ne va plus changer grand-chose. Avec de telles déclarations, il continue bien sûr à perdre sur sa gauche sans gagner sur sa droite, mais il n’a en réalité plus rien à perdre à moyen terme. A long terme, si sa stratégie permet de casser la spirale de la perte de compétitivité de l’économie française, le gouvernement rentrera peut-être dans l’histoire… Puisque gouverner, c’est prévoir, ce peut donc être un bon calcul.

D’après Le Monde, Rebsamen ouvre avec ces propos la voie à la généralisation «des équipes de conseillers spécialement dédiés au contrôle de la recherche d’emploi des chômeurs», présentes pour l’heure dans seulement quatre régions. Qu’en pensez-vous?

C’est bien ce qu’il annonce: les contrôles vont être renforcés! La vraie question est de savoir pourquoi le gouvernement choisit cette orientation. Car, quand la France compte plus de cinq millions de demandeurs d’emploi, nous pouvons nous interroger sur la réalité du phénomène de ces «chômeurs qui ne cherchent pas de travail».

Avec cette déclaration, le gouvernement choisit de se couper des élites politiques de gauche et de l’extrême gauche. Mais comme je l’ai dit, ce discours est partagé par une majorité de citoyens. Notamment parmi l’électorat populaire, qui peut être tenté par le vote FN, mais aussi chez les personnes âgées, qui ont construit leur représentation des demandeurs d’emploi lorsqu’eux-mêmes travaillaient, c’est-à-dire à l’époque des Trente glorieuses.