«Revenir sur les 35 heures signifierait que la gauche revient sur des acquis sociaux»

INTERVIEW Les propos du nouveau ministre de l’Economie Emmanuel Macron, qui s’est dit prêt à autoriser «les entreprises et les branches à déroger» aux 35 heures ont soulevé la question, mais pour le politologue Laurent Bouvet, rien n’est moins sûr…

Anissa Boumediene

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François Hollande avec son ministre des Finances Michel Sapin (c) et le nouveau ministre de l'Economie Emmanuel Macron (d), à la sortie du Conseil des ministres, le 27 août 2014
François Hollande avec son ministre des Finances Michel Sapin (c) et le nouveau ministre de l'Economie Emmanuel Macron (d), à la sortie du Conseil des ministres, le 27 août 2014 — Bertrand Guay AFP

A peine nommé à Bercy et déjà une polémique. Le Point a publié une interview dans laquelle Emmanuel Macron se dit favorable au fait d’autoriser «les entreprises et les branches à déroger» aux 35 heures, en cas d’accords avec les organisations syndicales. Même si l’entretien a été accordé avant la démission du gouvernement, et donc avant la nomination d’Emmanuel Macron au ministère de l’Economie, le cabinet de Manuel Valls a immédiatement réagi à ces propos, rappelant que le gouvernement «n’a pas l’intention de revenir sur la durée légale du travail à 35 heures».

Il n’en fallait pas plus pour que la droite s’engouffre dans la brèche et que le serpent de mer du temps de travail resurgisse. Pour le politologue Laurent Bouvet, professeur de science politique à l’université de Versailles-Saint-Quentin et directeur de l’Observatoire de la vie politique (Ovipol), décrypte pour 20 Minutes le positionnement du gouvernement sur les 35 heures.

Que représentent les 35 heures pour la gauche?

C’est avant tout un emblème, un totem même. Les 35 heures, c’est la dernière grande mesure très symbolique de la gauche dans l’historique de l’évolution de la réduction du temps de travail. Cela s’inscrit dans la continuité du Front populaire qui a instauré la semaine de quarante heures et les deux semaines de congés payés en 1936, de la SFIO qui a voté les quatre semaines de congés payés vingt ans plus tard et de François Mitterrand qui a abaissé le temps de travail à 39 heures hebdomadaires et accordé une cinquième semaine de vacances en 1982. La loi Aubry de 2000 est la dernière du genre. Depuis, il n’y a pas eu de grande loi sociale de la gauche, ni de personne.

La gauche peut-elle changer son braquet et revenir sur les 35 heures?

Non, cela signifierait que la gauche revient sur des acquis sociaux. Ce serait contradictoire avec l’idéologie même de la gauche. Il n’y a qu’à voir l’empressement avec lequel le gouvernement a réagi pour dire qu’il ne reviendrait pas sur les 35 heures. Et d’ailleurs, si Emmanuel Macron avait donné cette fameuse interview après sa nomination, il ne se serait très certainement pas risqué à tenir ce discours. Ces propos n’engagent que l’homme, à titre personnel, et non le membre du gouvernement, qu’il n’était pas encore lorsqu’il s’est exprimé.

Mais cela signifie-t-il que la gauche est prisonnière de ses 35 heures?

C’est difficile de revenir sur une mesure «totem», ce débat des 35 heures est tabou à gauche et symbolise justement l’opposition droite/gauche. Lorsqu’elle était au pouvoir, la droite ne s’est pas attaquée frontalement aux 35 heures, elle ne les a pas supprimées. Pour autant, en instaurant la défiscalisation des heures supplémentaires, elle a vidé la loi Aubry de son contenu.

D’un autre côté, même au sein de la gauche, certains aimeraient revenir dessus et considèrent que les 35 heures, ce n’était pas une bonne mesure en termes de pouvoir d’achat, et c’est dans cette lignée qu’Emmanuel Macron s’est exprimé. C’est une idée de la gauche réformiste, qui pense que les 35 heures nuisent non seulement au pouvoir d’achat mais constituent une barrière très forte à la flexibilité du marché du travail. Mais comme c’est un point de vue également défendu par la droite, cela pose un problème de lisibilité.

Alors quelle est la marge de manœuvre de ce gouvernement sur la question?

En 2012, beaucoup de voix se sont élevées pour dire qu’il n’aurait pas fallu supprimer la défiscalisation des heures supplémentaires, que c’était un bon moyen de flexibiliser le marché du travail sans se replonger dans le dossier des 35 heures.

Ce qui a été proposé, c’est de rouvrir les négociations et revoir les dérogations existantes avec les partenaires sociaux dans l’otique, éventuellement, de les étendre. L’autre solution serait de défiscaliser à nouveau les heures supplémentaires, mais quand bien même le gouvernement choisirait cette option, il n’en aurait pas les moyens, sauf à y consacrer les 5 milliards d’euros qu’il a prévu d’engager sur le pacte de responsabilité, et ce n’est a priori pas à l’ordre du jour.