Seconde Guerre mondiale, procès de Moscou... Quand le Front national réécrit l’Histoire

DECRYPTAGE Certains membres du parti lepéniste n’hésitent pas, pour appuyer leurs dires, d’user de déclarations approximatives et de raccourcis historiques…

A.-L.B.

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Jean-Marie Le Pen, président d'honneur du FN, Florian Philippot, vice-président et Marine Le Pen, présidente du FN, le 24 avril 2014 à Paris.
Jean-Marie Le Pen, président d'honneur du FN, Florian Philippot, vice-président et Marine Le Pen, présidente du FN, le 24 avril 2014 à Paris. — LCHAM/SIPA

Entre certains membres du Front national et l’Histoire, il y a parfois des flous, des approximations et des raccourcis. Quelques exemples repérés par 20 Minutes.

Le «non-sens total» de la France «complice de l’occupant» estime Florian Philippot

Samedi, lors de la commémoration de la rafle du Vel' d’Hiv', le Premier ministre Manuel Valls a prononcé un discours: «L’honneur d’une nation, sa grandeur, c’est de reconnaître ce qui, un jour, à fait son déshonneur. Le déshonneur de la France, ce lieu en porte la cicatrice béante, c’est d’avoir été complice de l’occupant en envoyant vers une mort certaine des femmes, des hommes, des enfants parce qu’ils étaient juifs». Des mots qui ont fait réagir lundi matin Florian Philippot, vice-président du Front National.

«Ca veut dire quoi l’expression ‘complice de l’occupant’? C’est un non-sens total», a-t-il déclaré sur France 2. «La France c’était à Londres et il y avait un pays occupé, non pas complice de l’occupant mais victime de l’occupant», a estimé Florian Philippot. Le frontiste a enfin accusé Manuel Valls et les responsables politiques d'«entretenir la haine de la France, la repentance à un degré maximal, ce qu’avaient refusé les présidents de la République jusqu’à François Mitterrand inclus».

Le «non-sens total» décrié par le frontiste est pourtant une réalité. La compromission de l’Etat français avec l’Allemagne nazie durant la Seconde guerre mondiale est pourtant actée le 24 octobre 1940. Lors de la rencontre entre Adolf Hitler et le maréchal Pétain et à la gare de Montoire, ce dernier lance «la voie de la collaboration sincère» entre les deux pays et des lois antisémites sont promulguées. En juillet 1995, Jacques Chirac reconnaît pour la première fois la responsabilité de l’État dans la déportation des juifs de France. «Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français», souligne le chef de l’Etat.

Pour le sociologue Michel Wieviorka, le discours de Florian Philippot est «stupéfiant». «Qu’un homme qui n’est pas historien se permette de donner des leçons d’histoire me surprend. D’autant plus quand cette même personne est le vice-président d’un parti dont la présidente ose participer à un bal avec des Autrichiens néonazis», argumente ce spécialiste du FN dans les colonnes de Libération. A ses yeux, cette sortie de Florian Philippot «est une façon d’être présent dans le jeu médiatique à un moment où le FN n’y est pas».

Une condamnation du parti comparée aux «procès de Moscou»

Dans l’affaire née de la publication par Anne-Sophie Leclère où cette ancienne candidate FN aux municipales avait comparé la Garde des Sceaux à un singe, le FN a écopé de 30.000 euros d’amende en tant que personne morale. Le parti a vivement critiqué les attendus de sa condamnation par le tribunal de Cayenne, y voyant des motifs «dignes des régimes de terreur les plus totalitaires» dans un communiqué intitulé: «La lecture du jugement de Cayenne: Moscou 1930».

Le symbole est fort, le raccourci historique aussi. Les procès de Moscou (1936-1938), soit un exemple de justice-spectacle, avaient pour but de discréditer et d’éliminer les opposants et rivaux de Joseph Staline en URSS. Ces longs procès, précédés par des dénonciations calomnieuses, des tortures, se sont soldés par des dizaines de condamnations à mort et une exécution rapide. Ces procès ont annoncé une période de terreur, les grandes purges, qui font plusieurs millions de victimes, notamment au goulag.

«Qui sait que le Front national a été créé par Georges Bidault, le successeur de Jean Moulin?» interroge Louis Aliot

Lors de sa campagne pour les législatives de juin 2012, Louis Aliot, est l’invité de l’émission sur France 2 «On n’est pas couché» le 20 mai 2012. Le vice-président du Front national revient sur la création du parti lepéniste. «Qui sait que le Front national a été créé par Georges Bidault, le successeur de Jean Moulin?», interroge-t-il alors.

>> Vidéo. A partir de 27’40

La «création» du Front national ne revient pas à Georges Bidault. Né en octobre 1972, le FN va être créé avec le gros des effectifs du mouvement d’extrême droite nationaliste et raciste Ordre nouveau, rappelle l’historien Grégoire Kauffmann dans son article «D’où sort le Front national» (revue «L’Histoire» du 1er octobre 2011). Quant à Georges Bidault (président du Conseil national de la Résistance entre 1943 et 1944) partisan de l’Algérie française, il participe aux tractations mais s’éloigne du Front national quelques jours après le lancement du parti, «refusant le compagnonnage des ‘petites frappes fascistes’d’Alain Robert [chef d’Ordre nouveau]», écrit l’historien.

>> Le videorama de Jean-Marie Le Pen, à regarder ici

«Le FN, un parti clairement gaulliste», estime le n°2 du FN avant de rétropédaler

Dans le cadre des élections municipales de Forbach (Moselle) Florian Philippot associe sur son matériel de campagne la croix de Lorraine à la flamme tricolore, et estime le 11 décembre 2013 que «le FN est un parti clairement gaulliste» lors de l’émission Talk Orange-Le Figaro. Un jugement qui hérisse les anciens partisans de l’Algérie française, le parti s’étant construit notamment avec les opposants au général de Gaulle et les accords d’Evian en 1962. Face à ce contresens, la mise au point politique vient de…. Marine Le Pen, qui écrit une lettre «à ses amis pieds-noirs et harkis» publiée par Rue89 en janvier 2014. La présidente du FN assure que «le FN n’est pas un parti gaulliste».

Des propos de Jean-Marie Le Pen sur la Seconde guerre mondiale, condamnés par la justice

Entre Jean-Marie Le Pen et la Seconde guerre mondiale, l’histoire a régulièrement fini devant la justice. Le président d’honneur du Front national a été condamné définitivement 19 juin 2013 par la Cour de cassation pour ses propos sur l’Occupation allemande, «qui n’a pas été particulièrement inhumaine» selon lui. Cette condamnation a confirmé la décision de la cour d’appel de Paris, qui l’avait condamné à trois mois de prison avec sursis et 10.000 euros d’amende en février 2012 «pour contestation de crimes contre l’humanité» pour des propos tenus en janvier 2005. L’homme a été précédemment condamné en mars 1991 pour avoir déclaré à propos de l’existence des chambres à gaz que «c’est un point de détail de l’histoire». Des propos réitérés en 1999 et pour lesquels le président du FN est de nouveau condamné. En juin 1993, Jean-Marie Le Pen a été condamné par la cour d’appel de Paris pour un jeu de mot en 1988 «Durafour crématoire» à propos du ministre Michel Durafour.