Casting à la tête de l'Europe: «La France manque de hauteur de vue»

INTERVIEW Rencontre avec Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman...

Propos recueillis par Céline Boff

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Le président François Hollande s'apprête à donner une conférence de presse à l'issue d'un sommet extraordinaire à Bruxelles, le 16 juillet 2014
Le président François Hollande s'apprête à donner une conférence de presse à l'issue d'un sommet extraordinaire à Bruxelles, le 16 juillet 2014 — Sebastien Bozon AFP

C’est un échec. Les dirigeants européens ne sont pas parvenus à s’entendre pour nommer les prochains hauts responsables de l’Union européenne. Ils se sont séparés dans la nuit de mercredi à jeudi sans s’être mis d’accord sur les noms du futur chef de la diplomatie, sur celui du président du Conseil et sur la composition de la future Commission européenne. 20 Minutes fait le point avec Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman.

L’échec des négociations entre les dirigeants européens est-il surprenant?

C’est ce qui se produit quand la partisannerie l’emporte sur l’intérêt général, quand les dirigeants cherchent à défendre leur famille politique plutôt que la compétence… Les chefs d’Etat et de gouvernement devraient laisser Jean-Claude Juncker (le nouveau président de la Commission européenne, ndlr) choisir les meilleurs candidats. En tout cas, cette situation n’est pas un événement récurrent: les négociations n’avaient jamais été à ce point politisées.

Du coup, ces nominations sont reportées au 30 août. Ce sommet extraordinaire, pendant lequel se retrouveront les chefs d’Etat et de gouvernement, peut-il se solder par un nouvel échec?

Je ne l’espère pas! Ce futur sommet doit être mieux préparé au sens politique du terme et il serait vraiment bon qu’il soit conclusif afin de retrouver l’adhésion des citoyens. Nous avons encore du temps -les nominations doivent être bouclées en octobre- mais il y a urgence à bâtir une Commission européenne active. L’Europe doit parvenir à se doter d’institutions qui fonctionnent.

Jean-Claude Juncker demande aux Etats de proposer davantage de candidatures féminines à la Commission européenne, ce qui fait aussi traîner les tractations. Cette demande vous semble-t-elle légitime?

Absolument! A l’heure actuelle, parmi les candidatures proposées par les Etats, il n’y a que trois ou quatre femmes sur les 28 postes de commissaires ouverts… C’est un scandale, d’autant plus que nous avons de nombreuses femmes très compétentes. L’Europe est pour l’instant en avance sur les autres continents en matière de parité. Mais elle doit conserver cette place et aller encore plus loin. La nomination de femmes à la Commission européenne est en ce sens plus que symbolique.

L’ex-ministre Pierre Moscovici, qui devrait être le candidat de la France à la Commission européenne, vise un portefeuille économique. S’il le décroche, ce serait une bonne nouvelle pour notre pays?

Mais il faut arrêter de présenter les négociations européennes de cette manière! La France n’a pas à défendre ses intérêts au sein de la Commission européenne. D’ailleurs, lors de la prise de leur mandat, les commissaires européens s’engagent à œuvrer pour l’Europe et à ne recevoir de consigne d’aucun lobby… La seule chose qui compte, c’est de nommer les meilleurs candidats aux meilleures fonctions.

La France est l’un des seuls pays en Europe, avec le Royaume-Uni peut-être, à chercher à défendre à Bruxelles des intérêts de politique intérieure… L’Allemagne n’agit pas ainsi. C’est une grande déception pour moi, je pense que la France manque de hauteur de vue.

Mais il y a tout de même des portefeuilles plus décisifs que d’autres…

Il y a effectivement une douzaine de portefeuilles intéressants. Ceux dont les prérogatives relèvent des vraies compétences de l’UE – comme la PAC, la politique douanière, les négociations commerciales. Et ceux dont les compétences sont partagées entre l’UE et les Etats, par exemple le transport ou encore l’environnement. Dans ces domaines, selon les personnalités des commissaires, les dossiers peuvent réellement avancer… Au service de l’Europe, pas d’un Etat membre.

La France s’implique-t-elle suffisamment sur la scène européenne?

Non! Par exemple, pourquoi ne vise-t-elle pas le poste de haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères, actuellement occupé par Catherine Ashton? C’est une fonction stratégique et prestigieuse et la France dispose de solides compétences qu’elle aurait pu faire valoir.