Interview de Nicolas Sarkozy: Ses déclarations décryptées

POLITIQUE «20 Minutes» passe en revue huit arguments développés par Nicolas Sarkozy mercredi soir après sa mise en examen...

Enora Ollivier

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Une femme regarde Nicolas Sarkozy lors de son intervention télévisée pré-enregistrée, le 2 juillet 2014 à Paris
Une femme regarde Nicolas Sarkozy lors de son intervention télévisée pré-enregistrée, le 2 juillet 2014 à Paris — Denis Charlet AFP

En 20 minutes d’interview mercredi soir, Nicolas Sarkozy s’est défendu, a attaqué, avancé des arguments. Ce qu’il a dit est-il vrai? 20 Minutes s’est penché sur la question.

«Est-il normal que je sois placé en garde à vue pendant 15 heures sous la surveillance de policiers (…)? Ne pouvait-on pas me convoquer pour que je réponde aux questions des juges? (…) Le statut de la garde à vue n’est pas un statut normal.»

Si Nicolas Sarkozy et ses proches contestent la nécessité du recours à la garde à vue, celle-ci reste justifiée. Ce régime, qui peut effectivement être qualifié de «pas normal» car il correspond à une privation de liberté, peut être envisagé quand la personne est suspectée d’avoir commis –ou tenté de commettre– un crime ou un délit puni d’une peine d’emprisonnement. Nicolas Sarkozy aurait bien pu être convoqué par les juges, qui l’auraient mis en examen pour l’interroger. Mais l’entretien aurait en tout cas duré quelques heures: comme l’ex-président l’a lui-même souligné, son audition en garde à vue a donné lieu à 45 pages de procès-verbal. «Des gardes à vue de 15 heures, je n’en ai pas vu beaucoup. C’est quand même très rare d’avoir des gardes à vue aussi courtes», a même indiqué le magistrat Serge Portelli sur France Inter ce jeudi matin. Précisons que ce juge est membre du Syndicat de la magistrature, mis en cause depuis mercredi par les proches du président. On y reviendra.

«Monsieur Cahuzac, le ministre du Budget de monsieur Hollande, qui était en charge de la lutte contre la fraude fiscale et à qui on a découvert un compte en Suisse, n’a pas fait une seconde de garde à vue.»

La remarque est très juste. Jérôme Cahuzac n’a pas été placé en garde à vue pour la bonne raison qu’il avait lui-même demandé à être auditionné par les juges, en avril 2013. Ces derniers l’avaient immédiatement mis en examen pour blanchiment de fraude fiscale.

«Est-il normal qu’on choisisse pour instruire une affaire où mon nom est cité, un magistrat qui appartient au syndicat de la magistrature?»

C’est l’angle d’attaque des sarkozystes depuis mercredi: la juge Claire Thépaut -que Nicolas Sarkozy ne nomme jamais mais désigne comme l’une des «deux dames» l’ayant interrogé- est suspectée de partialité car elle est membre du Syndicat de la magistrature (SM), classé à gauche et notamment coupable d’avoir publié en mai 2012 une virulente tribune contre sa politique.

Plusieurs arguments peuvent contrecarrer ce raisonnement. Premièrement, se syndiquer est «un droit constitutionnellement reconnu», comme l’a souligné le SM dans un communiqué. Ensuite, le choix des juges d’instruction est très étroitement cadré par le code de procédure pénale. S’il revient au parquet d’ouvrir une information judiciaire, il revient au président du tribunal de désigner le ou les juges qui instruiront cette enquête. Par ailleurs, des portraits parus ce mercredi dans la presse décrivent une juge «pas du tout considérée comme une tarée». Selon Libération, ses confrères du pôle financier qualifient la magistrate d'«irréprochable», «sérieuse, accrocheuse, ouverte à la discussion». Elle «jouit d’une excellente réputation», écrit Le Parisien. Le quotidien cite un «célèbre avocat d’affaires» jugeant que «c’est une très bonne magistrate (…). Elle veille à l’équilibre du débat judiciaire».

«Résumons le dossier sur le fond: monsieur Azibert [le juge qui aurait fourni des informations en échange d’une promotion] n’a rien obtenu, je n’ai pas fait de démarche et j’ai été débouté par la Cour de cassation. Où est le trafic d’influence? Où est la corruption?» 

Que le juge Azibert ait eu ou pas sa promotion ne change rien à la qualification des faits. Les délits de trafic d’influence et de corruption active peuvent être établis dès lors qu’il y a eu volonté d’obtenir des services en échange d’une rétribution quelconque.

«J’ai été mis sur écoute en septembre 2013, pour des faits supposés d’argent versé par monsieur Kadhafi en 2007. Qu’espérait-on recevoir de ces écoutes? Que monsieur Kadhafi, d’où il est, me téléphonât?»

Si personne ne comptait intercepter un coup de téléphone entre l’ex-président et l’ancien dirigeant libyen mort en 2011, les écoutes de Nicolas Sarkozy ont été mises en place pour tenter d’établir l’existence d’un supposé financement de la campagne de 2007 par le régime de Mouammar Kadhafi. Des soupçons pèsent mais jusqu’ici, rien n’a démontré la réalité d’un tel financement.

«J’ai été interrogé dans le cadre de l’affaire dite Bettencourt (…) J’ai eu un non-lieu. J’ai été lavé de toute accusation.»

Nicolas Sarkozy, qui avait été mis en examen pour abus de faiblesse dans l’affaire Bettencourt, a bien bénéficié d’un non-lieu en octobre 2013. Et s’il a été «lavé de toute accusation», l’ex-président n’a pas été épargné dans l’ordonnance de non-lieu établie par les juges. Ces derniers ont estimé que Nicolas Sarkozy «avait connaissance de l’état de vulnérabilité particulièrement apparent de Mme Bettencourt» et, notamment, qu’un rendez-vous au domicile des Bettencourt «le 24 février (2007) avait pour objet d’obtenir un soutien financier de Liliane Bettencourt».

«Dans l’affaire dite Karachi, dix ans d’enquête aboutissent au fait que mon nom, et tout ce que j’aurais pu faire, est complètement reconnu comme totalement étranger.»

La déclaration est quelque peu hâtive. C’est vrai, Nicolas Sarkozy n’est à ce stade pas mis en cause dans l’affaire, contrairement à six personnes renvoyées en correctionnelle début juin. Mais comme l’a indiqué Le Monde à la mi-juin, il peut toujours être entendu comme témoin assisté par la Cour de justice de la République (CJR), seule habilitée à entendre les anciens ministres, laquelle pourrait même lui signifier une mise en examen. Car la justice se demande pourquoi l’ex-chef de l’Etat a «donné son feu vert à la conclusion des contrats controversés, contre l’avis de sa propre administration», écrit le quotidien.

(Sur Bygmalion) «Croyez-vous que les rapporteurs du Conseil constitutionnel ont laissé passer 17 millions d’euros de dépenses sur une campagne de 21 millions sans s’en rendre compte? Personne ne peut imaginer que les enquêteurs du Conseil constitutionnel ou de la Commission des comptes de campagne soient passés au travers.»

En réalité, la Commission des comptes de campagne (CNCCFP) n’a pas de pouvoir d’investigation «sur les comptes des partis, ni sur les comptes bancaires et encore moins sur la comptabilité des prestataires de service», expliquait son président en mai. «Nous ne pouvons nous en remettre qu’à ce qui est dans le compte et à la procédure contradictoire que nous exerçons avec le candidat», détaille le même François Logerot ce jeudi sur Europe 1. En clair, si elle a bien reversé dans les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy des dépenses qui n’y figuraient pas initialement mais qui étaient réelles -ce qui a provoqué le dépassement du plafond et l’invalidation des comptes- la Commission ne peut pas «a posteriori, vérifier le nombre de caméras, le fait qu’il y ait eu 2.000 chaises et non pas 1.000 qui ont été louées, le fait qu’il y ait eu telle dépense pour les vidéos».