L'Europe est-elle responsable de la montée du FN?

POLITIQUE Après une percée historique aux municipales, le parti frontiste pourrait remporter 24% des suffrages lors des prochaines élections européennes...

Céline Boff

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La présidente du Front national Marine Le Pen à Nanterre le 30 mars 2014
La présidente du Front national Marine Le Pen à Nanterre le 30 mars 2014 — Kenzo Tribouillard AFP

Une nouvelle déferlante FN semble approcher. Le parti de Marine Le Pen pourrait décrocher la deuxième position lors des prochaines élections européennes, révèle un sondage TNS Sofres-Sopra pour RTL et Le Nouvel Observateur.  Le parti frontiste, qui a toujours réalisé des scores plutôt faibles aux européennes –il avait réuni moins de 10% des voix en 2004 et à peine plus de 6% en 2009- remporterait 24% des suffrages le 25 mai prochain (25% pour l’UMP et 19% pour le PS).

Si cette percée se confirme, comment l’expliquer? «Par l’abandon du discours alter-européen des autres partis: ils ne communiquent plus sur la manière dont ils veulent construire une Europe différente», lance Geoffroy Lejeune, du journal Valeurs Actuelles (1). Ce qui laisse le champ libre à Marine Le Pen.

«D’ailleurs, lorsqu’on lui demande pourquoi l’UMP et le PS sont, d’après elle, un seul et même parti, elle recourt systématiquement à l’argument européen, expliquant qu’ils se soumettent et l’un et l’autre à la politique ultralibérale prônée par Bruxelles», poursuit le journaliste.

La critique des élites

Reste que si les Français sont, après les Britanniques, les Européens les plus eurosceptiques, les études prouvent qu’ils ne souhaitent pas sortir de l’Europe, ni même de l’euro. Ce n’est donc pas la politique antieuropéenne de Marine Le Pen qui emporte l’adhésion d’une partie des citoyens, mais plutôt sa critique des élites. 

«Les Français veulent voter pour des candidats qui vont réellement défendre leurs mandats et leurs missions. Or, le fait que des politiques, qui se présentaient comme des Européens convaincus, aient abandonné leurs fonctions à peine élus n’a pas rassuré les citoyens quant à la réalité de leur engagement», analyse Jean-Daniel Lévy, de Harris Interactive.

Pour ce sondeur, le succès remporté par Europe Ecologie-Les Verts en 2009 –le parti s’était alors imposé comme le deuxième aux européennes- s’explique d’ailleurs par l’implication de Daniel Cohn-Bendit himself. «Les Français le voyaient s’exprimer sur l’Europe depuis de nombreuses années et ils ont cru en sa sincérité», note Lévy. Cinq ans plus tard, c’est le FN qui donne «l’impression que l’Europe est pour lui un enjeu réel».

«Mais quand Michel Sapin s’attaque à la question des travailleurs détachés ou lorsque Arnaud Montebourg fustige l’euro fort, immédiatement, le FN recule dans les intentions de vote. Le populisme perd du terrain», avance Lejeune.

La promesse non tenue d’un avenir meilleur

Réduire l’euroscepticisme des Français à du populisme est toutefois un raccourci un peu facile pour Jean-Yves Camus, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

C’est notamment oublier la manière dont l’Europe les a déçus. «En 1992, le traité de Maastricht devait organiser l’UE de manière à leur créer un avenir meilleur… Cette promesse n’a jamais été tenue. Bien au contraire: la crise est là en permanence depuis les années 1990», insiste Lévy.

Sans compter qu’une incompréhension profonde demeure entre les Français et les autres Européens. D’abord, parce que les premiers, qui définissent leur pays avant tout par son modèle social, souhaitent une Europe plus protectrice, mais que cette voie n’est pas privilégiée dans l’actuelle construction de l’UE. 

Ensuite, parce que l’Europe «se construit en permanence dans le compromis, une culture qui n’est pas du tout partagée par la France», analyse Anne Houtman, chef de la Représentation française de la Commission européenne. Les Français ont donc du mal à comprendre l’Europe, et c’est tant mieux pour les ténors de la politique tricolore qui dézinguent régulièrement Bruxelles. «Ils font de l’Europe un bouc-émissaire et cela a des effets désastreux sur la montée du populisme», se désole Houtman.

Avant d’insister: «C’est le Conseil européen, autrement dit les chefs d’Etat et de gouvernement, qui décide des orientations politiques de l’Europe, pas la Commission européenne! Il faut le redire aux Français!». Pas sûr que cette réalité soit vraiment de nature à les réconcilier avec leurs élites…

(1) Tous les propos ont été tenus lors d’un débat sur le thème: «Populisme: la faute à l’Europe?», organisé le 9 avril par Harris Interactive, L’Express, 28 Minutes/Arte et la Commission européenne et auquel 20 Minutes a assisté.