Elections européennes: Comment les partis français sabotent leur influence

POLITIQUE Les instances nationales décident de leurs candidats d’après un code très éloigné des habitudes européennes, qu’ils connaissent très mal.

Maud Pierron
— 
 Le drapeau européen.
 Le drapeau européen. — FOURMY MARIO/SIPA

Décidément, pas une liste pour les élections européennes ne semble pouvoir être entérinée sereinement dans un parti. Après les polémiques au PS, les batailles en cours à l’UMP, un recours va être déposé mardi contre les listes ratifiées dimanche soir par EELV. «Comme d’habitude, c’est un mic-mac pas possible dans tous les partis», résume le politologue Rémi Lefebvre. Deux critères sont inhérents à chaque échéance européennes: la parité et la fluctuation du nombre de sièges éligibles selon les résultats. Pour le reste, 20 Minutes vous explique pourquoi ces listes sont un casse-tête.

Le jeu des équilibres internes

Dans chaque parti, c’est la même rengaine: les désignations de têtes de listes doivent refléter les équilibres internes issus des congrès. C’est ce à quoi s’astreignent par exemple le PS et EELV. Emmanuel Maurel leader de la motion arrivée en 2e position au congrès hérite par exemple de la deuxième place dans la circonscription Ouest. Un proche de Valls, le politologue Zaki Laïdi, est lui parachuté en 3e position dans le Sud-Est. «C’est aberrant, on ne peut pas construire des listes européennes comme un bureau national. Vous croyez que les sensibilités internes pèsent à Bruxelles», tacle l’eurodéputée PS Françoise Castex, qui ne sera pas reconduite en 2014. A EELV, si Christophe Rossignol, de la motion Via Ecologica, a déposé un recours devant le conseil statutaire, c’est au contraire qu’il estime qu’un des candidats sortant de sa motion, Karim Zeribi, aurait dû, au nom de la proportionnelle, être tête de liste dans le Sud-Est mais c’est la sortant Michèle Rivasi qui est en lice. «Ils ne respectent ni les statuts ni les équibres, ce qui est la règle dans les partis», s’agace Christophe Rossignol. A l’UMP, pas de courants à proprement parler, mais il faut faire l’équilibre entre les souverainistes et les fédéralistes.

La science des équilibres régionaux

«Il y a les critères internes des partis, qui doivent refléter les sensibilités issues du congrès mais aussi les équilibres régionaux, avec huit supra régions et des équilibres entre les territoires et les barons locaux à respecter», explique Rémi Lefebvre. Dans la région Ouest, Bernadette Vergnaud, qui achève son second mandat de députée européenne ne sera pas reconduite. En cause? Ses mauvaises relations avec la patronne régionale, Ségolène Royal [lire ici le témoignage de Bernadette Vergnaud Emmanuel Maurel, par exemple, devait lui atterrir dans le Sud-Est mais le Languedoc-Roussillon a protesté.

Le grand parachute doré 

«On recase les battus, on récompense les fidélités, on met à l’abri certains», résume l’eurodéputé UMP Alain Lamassoure [lire ici le témoignage d'Alain Lamassoure]. C’est une grande spécialité, tous partis confondus. Pascal Durand a quitté la tête d’EELV? Il sera tête de liste en Ile-de-France. La très sarkozyste Nadine Morano est le bec dans l’eau depuis sa défaite aux législatives? Elle tente de s’imposer pour mener la liste dans l’Est. Et l’on parle de MAM pour mener la liste UMP dans le Sud-Ouest à la place d’Alain Lamassoure, dont le travail est salué par ses pairs de gauche comme de droite. Au PS, c’est Vincent Peillon, ministre de l’Education, qui sera tête de liste dans le Sud-Ouest… pour démissionner dès qu’il sera élu puisqu’il ne peut pas cumuler. Mais s’il sort du gouvernement, il retrouvera directement son poste d’eurodéputé. Une manière de bien prévoir ses arrières d’autant que le mandat d’eurodéputé, frais de fonctionnement inclus, est particulièrement bien doté.

Un mépris du Parlement européen

«La spécificité des candidats français aux européennes, c’est qu’il n’y a pas de prime à la compétence et à l’expérience européenne», explique Rémi Lefebvre. C'est même tout l'inverse, comme l'explique cet article très fouillé de Slate. «Le fonctionnement du Parlement européen est très complexe. Il faut appréhender les mécanismes, se construire une spécialité pour avoir de l’influence, on confie rarement un rapport législatif pour un premier mandat», témoigne l’eurodéputée PS Françoise Castex. De fait, c’est l’influence française au Parlement qui en pâtit. Il ne faut pas s’étonner que les eurodéputés allemands, par exemple, raflent de nombreux postes influents, selon elle.

L’eurodéputée du MoDem, Marielle de Sarnez, le dit en d’autres termes: «Pour les deux grands partis français, ce sont des élections secondaires. Ils ne mesurent pas l’importance pour la France d’avoir une vision européenne. Ce n’est pas une échéance pour parler d’Europe et construire une vision mais pour recaser des battus. La France y perd une influence considérable», s’agace-t-elle. [Lire ici le témoignage de Marielle de Sarnez] D’autant plus qu’à l’inverse du Parlement français, où l’aura du député est mesurée à l’aune des passages dans les médias, à Bruxelles ou Strasbourg, c’est carrément l’inverse. Pour peser dans les décisions, il faut travailler, négocier, être présent, un profil en général incompatible avec les élus qui aiment prendre la lumière des plateaux télé. D’où la solidarité des députés «techniciens» tous partis confondus contre les Dati, Morano et Peillon.