Antiracisme: Trente ans après, les héritiers des marcheurs

Matthieu Goar

— 

Mohamed Mechmache et ses militants d'ACLEFEU parlent de leur Ministère de la crise des banlieues en 2012. 
Mohamed Mechmache et ses militants d'ACLEFEU parlent de leur Ministère de la crise des banlieues en 2012.  — A. GELEBART / 20 MINUTES

Ils étaient partis à une vingtaine de Marseille pour lutter contre les violences xénophobes, pour réclamer une égalité réelle et obtenir des avancées concrètes (une carte de séjour de dix ans et le droit de vote pour les étrangers). Quelques semaines plus tard, plus de 100.000 personnes avaient accompagné leur dernier pas à Paris. «J’ai ressenti une intense émotion. J’assistais à l’émergence concrète de l’aspiration à l’égalité», se souvient Vincent Reberioux, vice-président de la Ligue des Droits de l’Homme, présent dans le cortège ce jour-là. «Un élément déclencheur qui a obligé la France à penser les immigrés de deuxième génération», résume le politologue Vincent Tiberj.

>> Voir l’interview de Vincent Tiberj sur la baisse du sentiment raciste en France

Depuis, les Français semblent avoir oublié.  Selon un sondage Opinion Way pour la Licra, seulement 19% des personnes interrogées se souviennent de cette marche très médiatisée. Et aucun des «marcheurs permanents» n’a vraiment percé en politique. Pourtant, d’autres ont repris le flambeau.  Par exemple AC LEFEU, un mouvement citoyen né après les émeutes de Clichy-sous-Bois en 2005. «Oui je revendique cet héritage. A l’époque, les marcheurs représentaient les quartiers qui ont enfin pris leur problème à bras le corps, qui se sont soulevés pour être entendus», explique Mohamed Mechmache, président d’AC LEFEU qui se souvient encore des discussions de ces oncles au sujet de la Marche qui lui a provoqué ses «premiers sentiments politiques».

Revendiquer sa citoyenneté

Depuis, le collectif a  imité à sa façon la méthode des anciens en recueillant 20.000 contributions dans plus de 120 villes ou en organisant une Caravane de la mémoire pour écouter les quartiers et les pousser à voter. «Avec notre caravane ou nos cahiers de doléances, nous sommes dans la lignée des marcheurs. Il faut aller au contact de cette France pour entendre ce que les gens disent», poursuit Mechmache qui, comme dans les années 80, rêvent que les quartiers populaires «revendiquent haut et fort leur citoyenneté». 

Lors de l’anniversaire des 25 ans de la Marche, le mouvement des  Indigènes de la République s’était également revendiqué de cet héritage avant de tomber dans des polémiques [accusé de racisme anti-blanc pour l’utilisation du terme «souchien» pour désigner les Français blancs, drapeau du Hamas lors de leur marche] puis de se transformer en un micro-parti politique en perte de vitesse. Tout le contraire du Bondy blog, une rédaction au cœur de la banlieue qui ne cesse de se développer (nombreux hommages à la Marche depuis plusieurs jours, une tribune ici).

Des idées toujours actuelles

Les idées défendues par les marcheurs restent d’actualité. Surtout quand elles n’ont pas été appliquées. Par exemple le droit de vote des étrangers aux élections locales, promis par François Hollande et qui ne sera pas appliqué« Je remarque qu’il y a une continuité dans la pertinence de leur revendication. La demande de l’égalité, du droit de vote pour les étrangers n’était pas un artifice», analyse Vincent Reberioux qui a lancé le Collectif Droit de Vote 2014 en faveur du droit de vote des étrangers.

Et si les hommages se multiplient et parfois se concurrencent (une marche le 30 novembre organisée par la Licra, de nombreux syndicats et partis, une autre le 7 décembre qui émane de la société civile), les héritiers s’interrogent toujours. Comment ne pas se faire récupérer comme les marcheurs l’avaient été par SOS Racisme manipulé par François Mitterrand? Comment concrétiser de belles idées? «En ce sens, j’éprouve une grande tristesse que la gauche au pouvoir n’ouvre pas plus de postes aux ouvriers, aux immigrés, à la société civile, conclut Mohamed Mechmache qui aspire plus que jamais à ce que les héritiers s’emparent de leur destin. «Notre travail est de faire entendre les quartiers, qu’ils se mobilisent, qu’ils votent mais aussi qu’ils soient élus.»