Antiracisme: «Les électeurs d’aujourd’hui ont grandi après la Marche des Beurs»

POLITIQUE Un chercheur a analysé trente ans d'enquêtes d'opinion. Les résultats sur le racisme de la société française sont étonnants...

Propos recueillis par Matthieu Goar

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Les tribunes du Parc des Princes manifestent contre le racisme et l'homophobie en 2008 lors d'un match du PSG contre Lorient.
Les tribunes du Parc des Princes manifestent contre le racisme et l'homophobie en 2008 lors d'un match du PSG contre Lorient. — CAPMAN/SIPA

En 1983, la Marche des Beurs faisait prendre conscience à la France qu’elle était devenue diverse et que certains ne le supportaient pas. Trois décennies plus tard, la xénophobie s’est-elle résorbée? A la tête d’une équipe de chercheurs, le politologue Vincent Tiberj a comparé trente ans d’enquêtes d’opinion pour disséquer les humeurs des Français. Dans l’ouvrage Des voix et des votes: de Mitterrand à Hollande, il montre que les Français sont de plus en plus tolérants.

Dans votre livre, vous affirmez que 75% des Français disaient en 1988 qu’il y avait trop d’immigrés en France et qu’ils n’étaient plus que 52% à l’affirmer en 2007. Comment l’expliquez-vous?

Tout à fait. En 2012, ils doivent être environ 50% encore à le dire. D’abord, la France et son électorat ont changé. 50% des électeurs qui ont choisi entre Hollande et Sarkozy n’étaient pas en âge de voter dans les années 80. Ces électeurs-là sont devenus adultes dans un monde différent de celui de leurs parents. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1946, seulement 36% des Français considéraient que les juifs étaient des Français comme les autres. A une certaine époque, les blagues sur Taubira seraient passées sans aucun problème. Les électeurs d’aujourd’hui ont grandi après la Marche des Beurs, dans un monde avec des normes sociales différentes, un monde plus ouvert.  Aujourd’hui, 1 électeur sur 4 ou 5 est d’origine africaine ou maghrébine.

Vous insistez aussi beaucoup sur l’éducation…

A la fin des années 60, 8% des Français étaient bacheliers. A la fin des années 2000, il y a 36% de bacheliers dans la société. Or, le niveau de diplôme est déterminant pour expliquer le niveau de racisme. Plus vous avez fait d’études, plus vous apprenez la complexité du monde, moins vous vous affirmez raciste. Il y a également une diffusion de la norme antiraciste. Les mêmes individus changent avec les années et évoluent avec leur monde. On se dit souvent qu’en vieillissant on devient conservateur. En regardant les études, on constate l’effet inverse. En 1988, les personnes nées dans les années 40 n’étaient que 25% à considérer qu’il y avait pas trop d’immigrés en France. 20 ans plus tard, ces mêmes personnes sont 40% à le penser.

Pourtant, dans cette France moins raciste, une enfant remue des peaux de banane devant une ministre de la Justice…

Nous sommes dans la question de la représentativité. En quoi les gens de la Manif pour tous étaient-ils représentatifs de la société française? Ils essayaient de l’être, ils l’affirmaient en se disant être le peuple en résistance. Mais la sociologie des manifestants montrait qu’il s’agissait plutôt de catholiques pratiquants. Or, seulement 10% des Français se disent encore aujourd’hui catholiques pratiquants. Il faut se méfier de la manière dont on représente les choses. Une manifestation n’est pas un tirage aléatoire de la population française.

Quel rôle joue le discours politique?

Aujourd’hui, quand les politiques parlent de  l’immigration, du pain au chocolat, de l’islam, ils affirment que les Français pensent la même chose. Ils seraient juste des porte-voix. Ce n’est pas le cas. Car s’ils étaient les porte-voix, et si l’on en croit toutes les études, ils auraient un discours plus tolérant aujourd’hui qu’il y a trente ans. On entend des choses  bien plus graves que le «bruit et l’odeur» de Jacques Chirac dont les propos avaient suscité des réactions indignées. Seulement ces attaques sur l’immigration musulmane se font sous couvert de la défense de  l’égalité homme-femme ou pour la liberté d’expression. On utilise des concepts admis pour défendre des pensées xénophobes.