Prostitution: Les enjeux du plus vieux débat du monde

Matthieu Goar

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Une prostituée à Nantes.
Une prostituée à Nantes. — F. ELSNER / 20 MINUTES

Abolitionnistes contre réglementaristes. Libéraux contre interventionnistes. Tribunes contre manifestes. Depuis des semaines, la loi sur la prostitution présentée mercredi matin à l’Assemblée nationale agite le milieu intellectuel féministe qui se déchire entre la défense des prostituées victimes des réseaux et la liberté de la femme d’user de son corps.

Couper le robinet de la demande

D’un côté, des dizaines d’associations comme Osez le féminisme, Agir contre les violences faites aux femmes ou encore  le CRI. Dès le 11 octobre, ces militants adressent une lettre ouverte à François Hollande publiée par Mediapart où ce dernier est prié de transformer ses «déclarations en actes».

Ces acteurs de terrain très écoutés par le gouvernement socialiste et notamment la ministre Najat Vallaud-Belkacem y dénoncent un «système prostituteur» et un monde «d’une violence extrême, qui s'exerce en grande majorité sur les femmes les plus vulnérables». «80% des femmes qui se prostituent sont contraintes. Elles sont en incapacité de le dire, incapables de prendre ce recul. Même Ulla de 3615 Ulla dit "Mais comment avez-vous pu penser que j’y ai pris du plaisir?"», explique Sophie Péchaud, présidente de l'AVFT (Association contre les Violences faites aux Femmes au Travail).

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Une des solutions défendues est de pénaliser le client. «Des dizaines de milliers de personnes subissent chaque jour cette violence sans que les auteurs ne soient ni poursuivis, ni condamnés, ni même responsabilisés», assume ce texte défendu par Péchaud. «99% des clients sont des hommes. Si on bloque la demande, plus d’offre, la demande est la clé-maîtresse», explique-t-elle.

Défense des soumises contre liberté du corps?

Ces féministes se regroupent sous la bannière Abolition 2012. Et font bloc. Car de nombreuses voix opposées à cette loi vont alors se faire entendre. Si le très médiatique manifeste «Touche pas à ma pute» des 343 salauds s’occupe surtout de défendre les hommes, la prise de position de quelques féministes comme Elisabeth Badinter relance le débat sur le terrain de la liberté de la femme. «L'Etat n'a pas à légiférer sur l'activité sexuelle des individus, à dire ce qui est bien ou mal», explique au Monde la philosophe, habituée à aller contre les opinions majoritaires, par exemple contre la parité en 2000. Pro-GPA, Badinter décrit une loi qui «reviendrait sur un acquis du féminisme qui est la lutte pour la libre disposition de son corps».  

Cette vision est partagée par d’autres féministes. Par exemple la cinéaste Virginie Despentes ou encore l’écrivain Amélie Nothomb qui signent elles aussi une tribune dans Libération où elles critiquent l’aspect répréhensif de la loi qui va pousser des prostituées dans la clandestinité. Une opinion défendue par Act Up ou encore Médecins du monde.

Les Femen, elles, ne semblent pas d'accord avec Badinter:

Libéralisme contre protectionnisme 

La question dérive sur le terrain politique. Les défenseurs de la loi accusent ses pourfendeurs de «dérive libérale». «Il y a une instrumentalisation des concepts des années 80. Sous prétexte d’une utilisation libre du corps, on pousse à son aliénation. Il s’agit de l’éternel débat dominant-dominé», estime Sophie Péchaud. Et le débat n’en finit plus. Dans Le Monde, la philosophe Sylviane Agacinski parle de la prostitution comme d'une «servitude archaïque» et défend une loi qui mettra  fin à la vielle hypocrisie bourgeoise qui condamnait les filles publiques et protégeait leurs clients». «La pénalisation des clients aura les mêmes effets que l'instauration, par Nicolas Sarkozy, en 2003, du délit de racolage», rétorque dans le JDD la sénatrice EELV du Val-de-Marne Esther Benbassa.

Alors que les députés vont prendre en main la loi, les intellectuels n’en ont pas terminé avec les débats. «Au final, j’ai l’impression que nous ne parlons pas de la même chose. Eux se focalisent sur une minorité de prostituées qui se disent consentantes, nous sur une majorité qui se retrouvent soumises. Et selon moi, la loi doit bénéficier à la majorité et non s’arrêter à des intérêts individuels», estime Sophie Péchaud.