Le FN à la conquête de nouveaux territoires sociologiques

Alexandre Sulzer

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MARTIN BUREAU / AFP

Marine Le Pen organise depuis plusieurs mois un «tour de France des oubliés». Mais c’est surtout à ceux qui ont oublié de voter FN qu’elle entend désormais s’adresser. Dans un contexte national porteur et à quelques mois des municipales, le parti souhaite se renforcer dans des secteurs de la société française où il est traditionnellement faible.

Samedi, Marine Le Pen présentera le collectif Racine, une association d’une trentaine d’enseignants sympathisants. La semaine dernière, c’est le vice-président Florian Philippot qui avait participé dans le Marais au dévoilement de la liste FN du 3e arrondissement de Paris – un enjeu électoral pourtant mineur – au cours duquel Jean-François Belmondo, numéro deux de la liste, avait pris soin de préciser que «cinq des six garçons» candidats étaient «homosexuels».

«C’est un coup à deux bandes, assure le sociologue Sylvain Crépon, auteur d’ «Enquête au cœur du nouveau Front national» (éd. du Nouveau monde). En s’adressant à ces populations – profs, homosexuels – le FN cible d’autres populations.» Marine Le Pen «ne vise pas un raz-de-marée gay aux élections. Mais cela adoucit l’image d’un parti sexiste et homophobe aux yeux du reste de la population», analyse Sylvain Crépon.

Refus du communautarisme

Depuis plus longtemps, Marine Le Pen suit cette «stratégie claire» envers la communauté juive. «Elle n’a de cesse d’essayer de s’inviter en Israël. Ca serait une de ses plus grandes victoires vis-à-vis de ceux qui sont encore hésitants à voter FN», poursuit Sylvain Crépon qui remarque que l’image de la femme qui vit au sein d’une famille recomposée «participe déjà à l’entreprise de dédiabolisation». Les femmes ont d’ailleurs davantage voté Marine Le Pen qu’elles ne votaient pour son père à la présidentielle.

Au Front national, on refuse de reconnaître cette stratégie envers des communautés particulières. «Nous ne faisons pas de communautarisme, nous visons simplement au rassemblement le plus large du peuple français», réagit Nicolas Bay, à la fois délégué national à la communication électorale et directeur en charge des municipales pour les grandes villes. Il assume en revanche viser certaines catégories socioprofessionnelles. «Il est normal de lever certaines ambiguïtés qui faisaient que certaines professions étaient réticentes à voter FN.» Parmi elles, les fonctionnaires. «Nous voulons défendre l’Etat et les services publics. Autrefois, il est vrai que nous n’avions pas beaucoup de visibilité là-dessus.» Et parmi les fonctionnaires, les profs occupent une place de choix.

«Nous sommes pour la méritocratie et l’égalité républicaine.» D’où la création du collectif Racine. «C’est plus simple de convaincre des profs quand ce sont les profs eux-mêmes qui portent le message. Certains enseignants peuvent être interpellés par l’engagement pour le FN de certains de leurs pairs.»

Stratégie envers les syndicats

La même philosophie prévaut pour les milieux syndicalistes. Même si le Cercle national de défense des travailleurs syndiqués - créé en 2011 après qu’un syndicaliste lorrain, Fabien Engelmann, a été suspendu de la CGT pour son engagement FN - n’est plus actif, il a permis de lister «des centaines» de sympathisants du Front dans les milieux syndicaux. «Ca nous permet d’avoir des taupes un peu partout et de voir les magouilles politiques des syndicats», lance sans détour Fabien Engelmann, chargé désormais du dialogue social au sein du bureau politique.

Reste un secteur de la société au fort potentiel électoral qui résiste encore au FN: les retraités, qui votent moins pour le Front que les jeunes. «Ils nous résistent, c’est le poids des habitudes, confie un important cadre du parti. Il faut qu’on développe un vrai discours à leur égard.» La tentative d’OPA du FN sur la société française n’est pas encore terminée.