Entre Bernard Tapie et les Français, un sentiment «d’amour-haine»

POLITIQUE Malgré une longue carrière dans la politique et la finance, malgré les affaires qui l'ont ébranlé, Bernard Tapie reste un personnage à part, écouté voire admiré...

Enora Ollivier

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Bernard Tapie à la Garden party de l'Elysée, le 14 juillet 1993.
Bernard Tapie à la Garden party de l'Elysée, le 14 juillet 1993. — WITT/SIPA

On le trouve agaçant, fascinant, intelligent, grande gueule, mais il ne laisse pas indifférent. Entre Bernard Tapie et les Français, c’est «un sentiment d’amour-haine», explique Eric Bonnet, directeur d’études à l’institut BVA. Si 74% des Français ont une mauvaise opinion de l’homme d’affaires (selon une enquête BVA pour le Parisien publiée le 23 juin), il continue de susciter l’«admiration», note l’analyste.

Cette opinion est en partie due à sa célèbre gouaille, dont il a à nouveau fait preuve lundi soir sur le plateau de France 2. «Il y a deux France, celle de ceux qui ont le droit, et celle de ceux qui n’ont pas le droit», a-t-il ainsi lancé, sous-entendant faire partie de la deuxième catégorie. «Il a toujours joué la carte des anti-élites», analyse le sondeur. «En France, et surtout en ce moment,  il y a une détestation de l’élite politico-financière», renchérit Jean Garrigues, historien de la politique et professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Orléans.

«Le langage du peuple»

«C’est une supercherie totale», ajoute-t-il. Mais «il est intéressant de voir comment son image traverse les époques: Bernard Tapie était dans les années 90 l’image du golden boy, de la réussite grâce au capitalisme, et aujourd’hui, c’est une incarnation de la révolte face aux forces de l’argent!»  Car l’homme d’affaires «parle le langage du peuple» et «l’ambiguïté, le populisme de sa trajectoire font qu’il peut plaire» à un faisceau de personnes.

«C’est un homme d’une polyactivité exceptionnelle», poursuit l’historien, qui rappelle qu’il a œuvré dans les domaines de la finance, des médias, de la politique, de la culture. Et aussi du sport, ce qui «dans la mentalité collective est exceptionnel. Il ne manque d’ailleurs jamais de rappeler qu’il a gagné la Ligue des Champions avec Marseille en 1993», note l’historien. Autant de champs différents qui «lui ont permis de brasser une grande popularité».

Il «joue sur l’identification avec ceux qui l’écoutent»

Eric Bonnet souligne d’ailleurs que Bernard Tapie «reste plus apprécié chez les catégories populaires que chez les gens aisés», et notamment… chez les sympathisants du Front national. Un comble pour celui qui avait gagné en crédit en combattant Jean-Marie Le Pen à la télévision, en 1989! Avec son vocabulaire, ses postures et les thématiques qu’il aborde, c’est d’ailleurs aux couches populaires qu’il s’adresse quand il s’exprime à la télévision. «Bernard Tapie joue sur l’identification avec ceux qui l’écoutent», considère le sondeur. C’est une façon de dire "regardez, je viens de chez vous, et j’ai réussi"».

Pour Eric Bonnet, l’homme d’affaires a bénéficié d’une «inversion d’image qui est très rare» en politique. Aujourd’hui, il est bien plus apprécié à droite qu’à gauche – ou en tout cas moins détesté - , puisqu’il  bénéficie de 34% de bonnes opinions auprès des sympathisants de droite, contre 13% auprès de ceux de gauche. «Cette situation était improbable il y a 20 ans», estime le sondeur. Mais entre-temps, Bernard Tapie a arrêté la politique, a commencé une carrière d’acteur et relancé celle de chanteur, et a soutenu Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007. Reste à savoir si l’affaire de l’arbitrage du Crédit lyonnais l’écartera pour de bon de la vie publique. Ou le hissera, encore, au sommet.