Affaire Claude Guéant: Si vous avez raté le début

Maud Pierron

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Le ministre de l'Intérieur, Claude Guéant, le 10 janvier 2012 à Paris.
Le ministre de l'Intérieur, Claude Guéant, le 10 janvier 2012 à Paris. — F.GUILLOT / AFP

Dans le cadre de l’enquête sur les soupçons de financement libyen de la campagne 2007 de Nicolas Sarkozy, les policiers de la Division nationale d’investigations financières et fiscales (DNIFF) ont perquisitionné le domicile de Claude Guéant le 27 février dernier. Au cours de ces recherches, ils ont notamment découvert le versement de 500.000 euros depuis un compte à l’étranger, en Malaisie, révèle Le Canard enchaîné de cette semaine. Mais aussi plusieurs documents qui attestent de «nombreux et conséquents paiements de factures en liquide», ajoute l’hebdomadaire satirique. Des découvertes qui amènent la justice à ouvrir une information judiciaire. 20 Minutes fait le point sur ce que l'on peut appeler l'affaire Guéant.

Les explications de Claude Guéant

Sur le fond, Claude Guéant réfute toujours tout financement libyen de la campagne 2007 de Nicolas Sarkozy. «Jamais je n'ai vu l'argent libyen circuler, ni pour la campagne ni pour quiconque, et je n'en ai même jamais entendu parler, cela doit être clair», a-t-il déclaré sur Canal+. Il a expliqué que ces 500.000 euros venaient d’une vente de deux tableaux d’un peintre hollandais achetés il y a une vingtaine d’années et vendus «en 2008 à un confrère avocat malaisien», précise-t-il dans l’édition de jeudi de Libération. Il assure au Canard avoir «toutes les pièces justificatives» et les certificats d’authenticité. Quant aux sommes en liquide, il explique qu’elles viennent des primes de cabinet lorsqu’il était au ministère de l’Intérieur (il fut directeur du cabinet de Sarkozy de 2002 à 2004 et de 2005 à 2006). Sauf que la pratique a été supprimée par Lionel Jospin en 2002 et remplacée par des versements déclarés et officiels. Des sommes qui n’ont jamais été déclarées au fisc, comme le voulait l’usage, selon l’ex-ministre de l’Intérieur.

Pourquoi ses explications sur les tableaux ne convainquent pas?

Prenons d’abord le cas des tableaux. Le Canard enchaîné rapporte que l’ex-ministre de l’Intérieur ne se souvenait pas du nom du fameux peintre hollandais. Il a précisé ensuite qu’il s’agissait du peintre flamand du 18e siècle Andries van Eertvelt. D’après les experts, aucune œuvre de ce peintre ne s’est vendue à plus de 170.000 euros.

La «valeur type» d'une huile sur bois de 30 cm sur 60 cm du peintre Andries van Eertvelt représentant des bateaux en mer, comparable aux tableaux évoqués par Claude Guéant, «est de 15.127 euros», a assuré jeudi Artprice à l'AFP.

Surtout, comme le relève La Tribune de l’art, les deux œuvres en question sont des  toiles «d’environ 30 cm sur 60, peintes sur bois», ce qui «fragilise» son argumentation. Un haut fonctionnaire des Douanes assure au Canard que la vente de tableaux est «un grand classique» du blanchiment d’argent. Une accusation démentie une nouvelle fois par Claude Guéant: «Je n'en sais rien, je n'ai jamais rien blanchi, donc je ne sais pas comment on fait.»

En tout cas, Claude Guéant n’a pas donné le nom du mystérieux amateur d’art malaisien. Mais un spécialiste de la délinquance financière explique dans Libération que «la Malaisie n’est pas le pays le plus simple pour aller fouiller dans les banques», puisqu’aucune convention d’entraide judiciaire n’a été signée entre les deux pays.

Pourquoi ses explications sur les primes sont-elles floues?

Au sujet des primes reçues en liquide au ministère de l’Intérieur, Claude Guéant explique que ce système a perduré place Beauvau jusqu’en 2006, le temps de s’adapter et d’assainir finalement le système, ce dont il se targue aujourd’hui. L’ex-ministre de l’Intérieur a ensuite expliqué qu’il y avait deux systèmes de primes à l’Intérieur, l’un classique et l’autre particulier. Mais plusieurs témoignages mettent à mal cette explication. Au Monde mercredi, un ex du cabinet Villepin assure que le système des primes était bien terminé à son époque, entre 2004 et 2005. Et dans son édition de jeudi, Libération rapporte les propos d’un ancien du cabinet Sarkozy entre 2002 et 2004, qui assure: «Nous n’avons jamais eu d’enveloppes au cabinet du ministre, nous percevions un salaire fixe.» L’autre problème qui se pose est que Claude Guéant n’a jamais, de son propre aveu, déclaré ces sommes au fisc. «Ce sont des primes que l'on reçoit comme ça, qui ne sont pas déclarées, de toute éternité, voilà, c'est tout», a-t-il sobrement expliqué à BFM TV. Un peu léger pour cet ancien préfet, ministre et secrétaire général de l’Elysée. Il s’agit tout de même de sommes pouvant aller de 3.000 à 5.000 euros par mois, a-t-il dévoilé lui-même.

Que risque Claude Guéant?

Il est toujours au cœur des soupçons sur un présumé financement libyen mais n’est pas mis en examen. Une information judiciaire a été ouverte le 19 avril contre X pour «corruption active et passive», «faux et usage de faux», «abus de biens sociaux» et «blanchiment, complicité et recel de ses délits». Surtout, ses explications pourraient ouvrir de nouveaux fronts judiciaires. Aux vues de ses déclarations, Libération assure que les juges en charge de l’affaire pourraient élargir leur enquête pour mettre en examen l’ancien ministre pour fraude fiscale. Quant aux tableaux, La Tribune de l’art révèle un nouvel écueil: le ministre a-t-il demandé un certificat d’exportation, comme la loi l’y oblige, pour toute vente d’œuvre à l’étranger supérieure à 150.000 euros? Dans le cas contraire, l’ex-ministre «se serait rendu coupable d’exportation illégale de trésors nationaux, un délit passif de deux années d’emprisonnement et d’une amende de 450.000 euros», révèle le magazine sur son site Internet. Or, le ministère de la Culture a précisé ce jeudi qu'aucune demande de certificat d'exportation n'a été faite par l'ex-ministre.

Comment a réagi la classe politique?

A droite, on ne peut pas dire que ça se bouscule pour prendre la défense de l’ex-ministre de l’Intérieur et homme-lige de Nicolas Sarkozy. Roselyne Bachelot, qui a été au gouvernement avec lui, a même déclaré: si Claude Guéant s’en tient à son explication, il est «soit un menteur, soit un voleur». Quelques grognards de la «sarkozye» sont toutefois montés au créneau ce jeudi matin. Nadine Morano a défendu Claude Guéant et «son sérieux d’homme d’Etat rigoureux», et point du doigt «un doute d’une justice politique qui existerait dans notre pays». Henri Guaino, lui, a ciblé Roselyne Bachelot. «Roselyne Bachelot incarne l'indécence en politique, qu'elle continue à faire le clown à la télé! On se passe de ses commentaires, en tout cas moi je m'en passe», a-t-il lâché sur Radio classique. Le PS, quant à lui, parle «d’affaire d’Etat» et évoque le rôle de Nicolas Sarkozy. «Si l'enquête judiciaire vient confirmer la nature frauduleuse et la provenance douteuse de ces sommes d'argent, nous serons alors en présence d'une véritable affaire d'Etat», lance un communiqué du parti majoritaire, jugeant qu'il «serait alors légitime de s'interroger sur le rôle de Nicolas Sarkozy dans cette affaire».