Prétendu compte en Suisse de Fabius: «Libération» joue la défense

M.P.

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Le logo du journal «Libération».
Le logo du journal «Libération». — M. FEDOUACH / AFP

D’accusateurs à accusés... En ouvrant son édition de lundi sur «une possible affaire Fabius [qui] tétanise l’Elysée» et en évoquant clairement les rumeurs circulant depuis le week-end sur un prétendu compte en Suisse détenu par le ministre des Affaires étrangères, Libération a provoqué de nombreuses réactions outrées.

Notamment dans les médias, au premier rang desquels Mediapart, puisque Libération dévoile par la même occasion que le site en ligne mènerait l’enquête sur ce prétendu compte en Suisse de Laurent Fabius. «Certains médias perdraient-ils tout repère? Après ne pas avoir accordé suffisamment de crédit aux informations documentées et recoupées de Mediapart sur le compte suisse de Jérôme Cahuzac, voici qu'ils officialisent et relayent une rumeur concernant Laurent Fabius, pour les mêmes faits», a écrit lundi matin Edwy Plenel sur le site Internet. La veille, il avait twitté: «Libération perd la tête: demain, il transforme en information une rumeur sur Fabius en prétendant démentir une non-information de Mediapart».

Sur Europe 1 ce lundi matin, Edwy Plenel ne décolère pas: «Ce ne sont que des rumeurs, l’ennemi du journalisme. Ce ne sont que des commérages, l’ennemi de la démocratie. Et donc, attention. Ce zèle des ouvriers de la 11e heure, dans le moment dramatique, d’interrogations sur notre démocratie, est pour moi catastrophique».

 

Attaqué, Sylvain Bourmeau, directeur adjoint de la rédaction, a tenté de répliquer toute la journée de lundi. Sur LCI tôt ce lundi matin, il expliquait l’angle de l’article: «Nous avons fait cette une non pas sur une rumeur mais sur un démenti car une rumeur n'est pas une information. Son avocat a pris l'initiative d'appeler Libération pour démentir la rumeur». Dans l’après-midi, interrogé par Le Monde, il  se justifie encore: «Nous n'enquêtons pas sur la rumeur, mais sur la tétanie politique qui s'empare de l'Elysée et des cabinets ministériels. En aucun cas, l'article ne porte sur le fond de l'enquête de Mediapart».

Ce qui expliquerait peut-être pourquoi Libération n’a pas pris le soin, d’après nos informations, de joindre Mediapart dimanche. C’est Fabrice Arfi, ayant eu vent du sujet de Libération, qui a contacté le journal pour donner ce commentaire lapidaire: «Il n’existe à Mediapart que ce qui est publié sur notre site».

 

Toujours au Monde, Bourmeau explique sa décision par les déclarations de Mediapart: «C'est rare qu'ils fassent des roulements de tambour en annonçant "un scandale républicain à venir"». De son côté, Nicolas Demorand, le patron de Libération, a jugé que l’article en question n’est que «le récit à plat du week-end avec le cheminement d'une rumeur, la manière dont elle circule et les effets qu'elle produit».

A l’AFP lundi après-midi, Sylvain Bourmeau explique finalement que si le nom de Laurent Fabius a été cité, c’est parce que l’avocat du ministre des Affaires étrangères a appelé lui-même le quotidien pour démentir. «Si l'avocat de M. Fabius ne nous avait pas appelés, sans doute n'aurions-nous pas cité son nom», a-t-il dit.

Des explications qui ne convaincront sans doute pas une partie de la rédaction de Libé, chez qui cet article a provoqué des remous. La Société civile des rédacteurs de Libération s’est réunie dans la matinée pour déterminer des suites à donner à cette publication et qui a donné lieu à un communiqué intitulé «La Faute», publié sur le site internet. «Il s’agit là d'une faute déontologique grave», attaque le texte, qui s’interroge sur le maintien de Nicolas Demorand, arrivé en 2008 à Libération, à la tête du journal. «Cet épisode dommageable à l’image de Libération, qui engage la responsabilité de Nicolas Demorand, illustre une nouvelle fois la mauvaise gouvernance du journal. Il confirme l’urgence de l’élection d’un directeur de la rédaction de plein droit, en vertu des statuts de l’entreprise, réclamée depuis le 19 mars par 94% de l’équipe», ajoute le texte. Le duo Demorand/Bourmeau est contesté en interne depuis de longs mois.

Dans un chat avec les internautes de Libération, Grégoire Biseau, l'un des co-auteurs de l'article, a annoncé que «Nicolas Demorand va revenir longuement dans le journal de demain sur cet événement».