Affaire Cahuzac: «Les personnes de pouvoir ont un sentiment irrationnel d’impunité»

INTERVIEW Pour le docteur en psychologie Jean-Pierre Friedman, la «spirale du mensonge» dans laquelle Jérôme Cahuzac dit s'être enfoncé ces derniers mois est typique de la mentalité des personnes de pouvoir...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Jérôme Cahuzac, le 23 janvier 2013, lors de ses voeux à la presse.
Jérôme Cahuzac, le 23 janvier 2013, lors de ses voeux à la presse. — PRM/SIPA

Jérôme Cahuzac a avoué mardi qu’il détenait bien un compte à l’étranger depuis de nombreuses années, après avoir démenti l’information à de nombreuses reprises ces derniers mois. Pour Jean-Pierre Friedman, docteur en psychologie et auteur des livres Du pouvoir et des hommes et de Du pouvoir et des femmes (éd. Michalon), ce comportement est typique des hommes de pouvoir.

Pourquoi Jérôme Cahuzac a-t-il menti avec tant d’aplomb?

Pour comprendre la mentalité des personnes de pouvoir, y compris des politiques, il faut intégrer le fait qu’elles sont archaïques, qu’elles sont restées à la mentalité de leur enfance. Ce sont des personnes avides, qui en veulent toujours plus, et qui font preuve de narcissisme et de mégalomanie. Elles sont persuadées qu’elles sont au-dessus des autres, et s’indignent sincèrement qu’on puisse leur chercher des noises. Elles considèrent que ce qui est interdit aux autres leur est permis à elles. Comme un enfant pris le doigt dans le pot de confiture et qui nie l’avoir fait.

Les hommes de pouvoir ont donc l’impression d’être au-dessus des lois?

Oui. Ils ont un sentiment irrationnel d’impunité. Ils ne pensent pas une seconde que des gens puissent aller fouiller dans leur passé et qu’ils puissent dénicher ce qu’ils ont caché. Ces gens ne vivent pas dans le réel: ils ont un train de vie différent, ils vivent dans un environnement fait de magouilles… Mentir, cela fait partie de leur monde.

Pourquoi Jérôme Cahuzac a-t-il avoué, selon vous?

Je pense qu’il a avoué un peu par stratégie. Il valait mieux qu’il parle, pour que le public puisse se dire: «Il n’est pas si mauvais, il a avoué.» Sans compter que, plus l’affaire dure, plus il risque d’y avoir des conséquences. Alors que là, l’ex-ministre va faire face à la justice, et ensuite il y a des chances que le public oublie assez vite. Je crois aussi qu’il a compté sur le fait que la tricherie fait un petit peu partie de la mentalité française. Je me rappelle à l’époque de l’affaire Tapie, certaines personnes me disant: «Moi j’en aurais fait autant.»

Qu’aurait-il dû faire alors?

Les grands hommes politiques ont le don d’ignorer ces affaires, de tout faire pour étouffer le feu, et non de le renforcer en acceptant d’entrer dans la polémique. La meilleure stratégie serait, je crois, celle prônée par Talleyrand: «Never explain, never complain» («Ne jamais s’expliquer, ne jamais se plaindre»).