Laurent Fabius: «Au Mali, nous ne voulons en aucun cas risquer l’enlisement»

INTERNATIONAL Mali, Syrie, Proche-Orient... Le ministre des Affaires étrangères a répondu aux questions de «20 Minutes»...

Propos recueillis par Faustine Vincent et Matthieu Goar

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Laurent Fabius, Ministre des Affaires étrangères, en interview dans son bureau du Quai d'Orsay, le 19 fevrier 2013 à Paris.
Laurent Fabius, Ministre des Affaires étrangères, en interview dans son bureau du Quai d'Orsay, le 19 fevrier 2013 à Paris. — V. WARTNER / 20 MINUTES

Le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a répondu à 20 Minutes avant de s’envoler pour une tournée en Amérique latine.

Avec la mort d’un deuxième soldat français au Mali, craignez-vous un enlisement et un retournement de l’opinion française?

Je rends hommage à Harold Vormezeele, qui a servi la France pendant quatorze ans, jusqu’au sacrifice suprême. Concernant l’opération Serval [au Mali], nous nous sommes donné une mission précise -stopper les groupes terroristes, reconquérir les villes et permettre l’intégrité du pays. Nous accomplissons cette mission. Nous n’avons pas vocation à rester au-delà et ne voulons en aucun cas risquer l’enlisement. Les Français le savent.

L’enlèvement d’une famille française, dont des enfants, au Cameroun, change-t-il la donne?

Cela soulève à juste titre beaucoup d’émotion. Tout est mis en œuvre, avec les autorités camerounaises et nigérianes, pour localiser nos ressortissants et obtenir leur libération. Cet enlèvement dramatique confirme qu’il est indispensable de lutter contre les groupes terroristes avec détermination dans toute la zone. Une action d’ensemble est nécessaire, avec tous les Etats africains et le soutien de la communauté internationale.

Vous reprenez l’expression de «guerre contre le terrorisme», utilisée par les néoconservateurs sous George W. Bush et très critiquée à l'époque. Pourquoi?

Comme vous le savez, je ne suis pas un disciple de M. Bush. Je ne parle pas de «terrorisme» en général, mais c’est une réalité qu’au Mali et au Sahel nous combattons des groupes terroristes et même narcoterroristes. Je constate les faits: ces groupes qui sévissent au Mali et ailleurs visent à mettre les populations sous leur coupe, leurs buts et leurs méthodes sont contraires aux droits humains élémentaires. Nous devons les combattre. Cela n’a rien à voir avec des questions de religion ou de civilisation. C’est la raison pour laquelle nous devons faire très attention à notre langage. Par exemple, j’évite d’utiliser le mot d’«islamiste», parce qu’on risque de le confondre, surtout dans la traduction arabe, avec l’islam - alors que les musulmans sont pacifiques. Il existe un risque de confusion qu’il faut éviter.

Allez-vous demander une enquête sur les soupçons d’exactions commises par l’armée malienne?

J’ai indiqué au Premier ministre malien, que je recevais récemment, notre vive préoccupation. Une enquête malienne est en cours et il faudra se déterminer à partir de ses résultats. En parallèle, les observateurs des Nations-Unies, qui arrivent sur place, devront se pencher sur ce sujet. Il peut y avoir des plaintes, y compris devant la Cour pénale internationale. Les exactions devront être sanctionnées si elles sont confirmées.

Vous avez déclaré que les troupes françaises commenceraient à quitter le Mali en mars. Y a-t-il des questions de budget liées à ce retrait? La guerre coûte 2,7 millions d’euros par jour, selon la Défense...

Ce coût existe mais notre intervention est conforme à notre conception de la liberté et de l’indépendance des peuples. Elle a permis d’éviter un chaos potentiellement beaucoup plus coûteux. Mais notre budget a des limites. Cette année, l’enveloppe prévue pour l’ensemble des opérations extérieures (pas seulement le Mali) est de 650 millions d’euros.

Que peut faire la France pour aider la Tunisie, l’Egypte et la Libye, où les révolutions ont laissé place aux crises?

Nous devons conserver une attitude de soutien aux peuples, mais aussi de vigilance car il ne faut avoir aucune complaisance vis-à-vis d’un certain nombre de dérives possibles. Et éviter toute ingérence. Par exemple en Tunisie, la France apporte son soutien à la population en étant le premier investisseur du pays. Nous sommes dans notre rôle lorsque nous disons par exemple que les droits des femmes doivent être respectés. Mais ce n’est pas à nous de composer le gouvernement. On peut tenir un raisonnement analogue avec l’Egypte. En Libye, les autorités nous demandent surtout de les aider pour renforcer la sécurité, et c’est effectivement essentiel.

Concernant la Syrie, l’Union européenne a donné son accord lundi pour assouplir l’embargo sur les armes. Est-ce un préalable à une levée de l’embargo?

L’envoi d’armes défensives pour protéger les civils est possible, ainsi qu’une assistance technique. Nous rééxaminerons la situation dans trois mois: si elle a évolué dans le bon sens, il n’y aura pas de raison de changer cette position. Si la situation ne s’améliore pas, il est possible que nous la revoyions. Bachar al-Assad reçoit des armes (de la part des Iraniens et des Russes), l’opposition moins. Il existe un déséquilibre. Voilà le sens de la décision européenne de lundi.

Est-ce une levée officieuse de l’embargo?

La décision ne va pas si loin, mais un signal est envoyé.

Que compte faire la France pour relancer le processus de paix au Proche Orient ?

[Le secrétaire d’Etat américain] John Kerry sera dans ce bureau mercredi prochain afin notamment d’échanger sur ce que nous pouvons faire concrètement pour la paix. Le conflit israélo-palestinien est d’une certaine façon le père de beaucoup de conflits. La France, par ses positions, est en situation de parler aux deux parties. Nous le ferons.

Y a-t-il une véritable volonté de la part des Américains? C’était un dossier prioritaire de Barack Obama au début de son premier mandat, mais il a finalement renoncé...

Le président Obama, dont nous nous sentons proches, est déjà entré dans l’histoire par son premier mandat, maintenant la question est de savoir s'il veut marquer cette histoire.

Vous partez en tournée en Amérique latine (Pérou, Colombie, Panama) à partir de ce jeudi. Quel est l’enjeu de cette visite?

La France a des relations anciennes avec l’Amérique latine, nous voulons les renforcer. Dans vingt ans, elle sera l’équivalent économique de l’Europe. Jusqu’à présent on s’est beaucoup intéressé aux grands pays de cette zone (par exemple le Brésil), mais trop peu aux autres, alors qu’ils sont historiquement et culturellement proches de nous et qu’ils progressent beaucoup sur le plan économique. La Colombie est devenue la deuxième puissance économique de la zone. Au Panama, la croissance annuelle est supérieure à 10%. Le Pérou possède, lui aussi, un potentiel majeur de croissance, compte tenu notamment de ses ressources naturelles et de ses orientations. La France doit être présente partout où se construit l’avenir.

Allez-vous parler contrats?

J’ai affiché «la diplomatie économique» comme un axe prioritaire du Quai d’Orsay. On nous a laissé près de 70 milliards de déficit commercial annuel. Aujourd’hui, sur les six premiers pays de la planète, trois sont européens; dans vingt ans, il n’y en aura vraisemblablement plus aucun. Le monde est en train de changer. La question est donc celle-ci: comment assurer un avenir à nos enfants, comment défendre notre indépendance ? Nous devons privilégier les investissements, qui sont la clé de l’avenir. Nous devons aller chercher la croissance, donc l’emploi, partout et pratiquer des économies de fonctionnement. Tout le gouvernement est mobilisé en ce sens.

La plaisanterie de François Hollande après la renonciation de Benoît XVI («Nous n’avons pas de candidat») a fait polémique. Quel regard portez-vous là-dessus ?

Cette renonciation a été saluée par le président français. Je trouve que c’est un geste important et estimable, car elle signifie que, derrière le Pape et ses hautes fonctions, il y a un homme qui s’appelle Joseph Ratzinger et qui dit au monde: «Je ne peux plus.» Cela mérite le respect.