Jean-Marie Le Pen: «Une alliance du FN avec l'UMP est dans la logique du scrutin à deux tours»

INTERVIEW A l'occasion des quarante ans du Front national, son fondateur et président d'honneur, Jean-Marie Le Pen, répond à nos questions...

Propos recueillis par Alexandre Sulzer

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Jean-Marie Le Pen, à son domicile à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), le 3 octobre 2012.
Jean-Marie Le Pen, à son domicile à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), le 3 octobre 2012. — A. GELEBART / 20 MINUTES

C’est dans son domicile à Saint-Cloud, dans les Hauts-de-Seine, que Jean-Marie Le Pen a reçu 20 Minutes. De bonne humeur, il tire un bilan de quatre décennies frontistes et donne son point de vue sur le parti désormais présidé par sa fille.

Il y a quarante ans, vous créiez le FN. Quel bilan en tirez-vous?

Quarante ans après, nous sommes là. Ce qui est relativement une gageure pour un mouvement politique national parce qu’en général, les partis durent beaucoup moins longtemps que cela. Le mérite du FN, c’est de s’être inscrit dans la politique française, d’en être en fait la troisième force.

Vous n’avez aucun regret dans votre carrière?

J’ai un regret, je le dis franchement, c’est de ne pas avoir été candidat en 1965 et d’avoir fait désigner Jean-Louis Tixier-Vignancour. Cette erreur est responsable d’un retard de dix à vingt ans dans notre accession politique.

Jusqu’en 1989, l’ennemi principal du FN était le communisme…

Le communisme et le phénomène de l’immigration massive. C’étaient les deux adversaires principaux.

Le «mondialisme» a remplacé le communisme comme adversaire?

Non, ce qui a remplacé le communisme comme philosophie, c’est l’antiracisme qui regroupe d’ailleurs pratiquement les mêmes leviers. L’antiracisme est le communisme du XXIe siècle, selon l’expression de Finkielkraut.

Les idées du FN semblent se banaliser dans le débat public. Vous imputez cette évolution au FN?

Nous avons joué notre rôle, je crois. Mais il est évident que, si nous prenons le cas de l’immigration et de ses conséquences, les gens en prennent une conscience personnelle aussi. Il y a une atmosphère générale de malaise, de mal-être. Cela ne se borne pas aux banlieues des grandes villes. Il y a des présences immigrées qui sont plus ou moins urticantes. L’une d’entre elle qui est particulièrement urticante, bien qu’elle ne représente pas un véritable danger sur la sécurité des gens, c’est celle des Roms.

Aujourd’hui, d’importants responsables de l’UMP parlent de droite « sans tabous »…

Il y a un tabou qu’ils n’ont en tous les cas pas bravé, c’est celui de l’alliance avec le FN. L’une des déclarations communes de monsieur Copé et de monsieur Fillon, c’est «jamais d’alliance avec le FN».

Vous le regrettez?

Je ne dis pas que cette alliance est possible mais elle est dans la logique du scrutin à deux tours.

Vous avez récemment affirmé que c’est le B’nai B’rith (organisation juive) qui avait agi pour empêcher cette alliance. Vous pensez vraiment qu’une telle organisation est suffisamment influente pour peser sur l’UMP?

Je constate que ce parti politique ne donne aucune explication à son attitude. Ce qui est inconcevable.

Partagez-vous les mêmes valeurs que les membres du collectif de la Droite populaire?

Ils parlent comme moi. Mais ils votent comme Sarkozy. Ils veulent faire croire à leurs électeurs que, dans le fond, ils pensent comme nous. Mais moi, je dis : «Si vous pensez comme nous, agissez comme nous ! Par conséquent, ne restez pas à l’UMP. Vous démissionnez de votre charge de l’UMP.» Or, en 30 ans, je n’ai pas vu un seul député démissionner.

Comment percevez-vous la dédiabolisation engagée par Marine Le Pen?

J’appelle cela plutôt «démarginalisation». Elle ne dépend pas de nous, je crois. Elle dépend de l’attitude du monde médiatique tout d’abord et de l’évolution des problèmes et du niveau de perception par l’opinion d’un certain nombre de phénomènes. Cela étant, je crois que Marine a souhaité qu’il y ait le moins d’aspérités possible, non pas dans la doctrine ou dans le programme, mais dans les manifestations extérieures. Il s’agit de tenir à l’écart un certain nombre de gens, souvent «fâcheux» – au sens du XVIIe siècle – qui s’aggloméraient un petit peu à nous. Pas toujours de méchantes gens mais des «inmontrables».

Pensez-vous que le FN puisse être dirigé par quelqu’un qui ne soit pas un Le Pen?

Tout à fait. Mon choix en faveur de Marine Le Pen plutôt que Bruno Gollnisch, pour lequel j’ai beaucoup d’estime, d’amitié et d’affection, était un choix politique, pas du tout familial ni sentimental. J’ai pensé que Marine avait plus de qualités nécessaires dans la double fonction de présidente du FN et de candidate à la présidentielle.

Regrettez-vous aujourd’hui les provocations verbales qui ont émaillé votre parcours?

Je n’ai jamais fait de provocations verbales. D’aucuns les ont considérées comme telles ou les ont baptisées comme telles pour leur usage.

Vous vous opposerez toujours à un changement de nom du FN?

Ah oui, tout à fait. Ce serait inexplicable, invraisemblable, quelque chose qu’on n’a jamais vu. Il n’y a que les maisons en faillite qui changent de nom. Le combat du FN a été éminemment honorable et efficace. Par conséquent, il n’y a absolument aucune raison de changer de nom.

Quels sont les chantiers prioritaires au FN, selon vous?

Beaucoup de choses : la formation des cadres évidemment, l’approfondissement d’un certain nombre de sujets, l’amélioration du fonctionnement administratif. Tout ça est en chantier dans tous les partis politiques mais plus encore dans le nôtre car notre mouvement vient de sortir de la misère financière à la suite de l’élection de 2007 qui a ruiné le FN. On va rétablir l’année prochaine la fête Bleu-Blanc-Rouge (BBR), dont la dernière a eu lieu en 2006.

Votre fille dit défendre la laïcité. Pendant des années, c’est un mot qui était absent du discours…

Marine Le Pen n’est pas une philosophe laïque, promoteur de valeurs philosophiques particulières. C’est un combat contingent, lié évidemment à la montée de l’islamisme. C’est l’un des combats parallèles à celui contre l’immigration massive.

Quel est, selon vous, le président de la République de la Ve République qui a le pire bilan?

Incontestablement Chirac. Il a été le pire par son incapacité, son impuissance et par bon nombre d’initiatives tout à fait condamnables. Tous les Présidents ont été mauvais. Il y en a un qui a une circonstance atténuante, c’est Mitterrand: il était de gauche. Les autres, non. Aucune circonstance atténuante, plutôt des circonstances aggravantes!

Serez-vous président d’honneur du FN jusqu’à votre mort?

Semble-t-il. Le plus tard possible.

Diriez-vous aujourd’hui que vous défendez Bachar al-Assad?

Tout à fait. C’est un réflexe de simple bon sens, de simple justice. Je considère que le problème syrien est l’objet dans notre pays d’un véritable bourrage de crâne et qu’il n’est pas reconnu à Bachar Al-Assad – que je n’ai jamais rencontré, que je ne connais pas – le droit qui est reconnu à tout gouvernement qui est attaqué par une opposition venue de l’extérieur.

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