Les séries audio peuvent-elles mater les séries Netflix?

FICTION Depuis quelques mois le petit monde des séries à écouter est en plein bouillonnement, et fourbit ses arguments pour concurrencer les séries... à regarder

Romain Gouloumes
— 

Elles ont ce chiffre en commun 200 000. Pour Anne-Lise Langlais, à la tête de la boîte de production Aurevoir Charlie, il s’agit du nombre d’écoutes totalisé au début de l'été par Queens of Snakes. Dans cette série audio haletante en 12 épisodes, deux amies en galère trouvent des œufs de black mamba, un serpent aussi venimeux que convoité. 200 000, c’est aussi le nombre d’utilisateurs actifs recensés au même moment par Virginie Maire, la fondatrice de Sybel. Ils seraient plus du double au moment d'écrire ces lignes. 

Lancée en avril 2019, l’application mobile d’écoute de contenus est spécialisée dans la fiction sonore et notamment dans la série. Sa dernière création originale, Di(e)ve, est un thriller pour tympans uniquement, en cinq épisodes de 20 minutes. Avant la rentrée devrait lui succéder en ligne la fable familiale Sucré Salé, avec le comédien Gregory Montel. « Notre mot d’ordre, aujourd’hui, c’est de prouver que les séries s’écoutent », appuie Virginie Maire. En plus des chiffres, les deux entrepreneuses partagent une intime conviction : les têtes françaises veulent qu’on leur raconte des histoires. Et plus besoin d’image pour ça.

Des productions coûteuses


D’abord parce que la qualité et la quantité sont enfin au rendez-vous. « On tient les gens par l’oreille », confirme Pierre Sérisier. Pour le journaliste, critique séries, et cofondateur du  Paris Podcast Festival, « encore très confidentiel aujourd’hui, c’est le truc qui va marcher demain. Ce sera d’ailleurs l’une des tendances fortes de l’édition 2019 [qui se tiendra du 18 au 20 octobre à la Gaîté Lyrique]. L’an dernier, le sujet des séries audio pointait le bout de son nez. Ça frémissait. Avec l’arrivée sur le marché du podcast de plateformes avec de l’argent comme Spotify, Deezer ou Sybel, on va pouvoir passer à la production. Les projets qualitatifs se multiplient ».

Pour qui sait la tendre, l’oseille, ça se sent à l’oreille. D’un programme à l'autre, une minute d’une série audio coûterait entre 200 et 1.000 € à produire. Surfant sur la vague Netflix, les dernières créations à écouter empruntent plus aux productions OCS et consort qu’aux ancêtres de la saga MP3 du début du millénaire (Le Donjon de Naheulbeuk, Le Survivaure…) qui fleuraient bon la passion, la voix modifiée et le budget serré.

En 2019, la production de séries sonores se veut léchée, le casting vocal de préférence célèbre. Les auditeurs alertes reconnaîtront ainsi les timbres de Joey Starr, Maurice Barthélémy ou celui d'Alice David. Cette filiation audiovisuelle, Anne-Lise Langlais n’est pas la seule à la reconnaître et à la revendiquer. « Tout est encore à faire du côté des droits d’auteurs, des contrats, qui sont spécifiques au podcast, mais on a vraiment conçu Queens of Snakes comme une série Netflix. Avec un impératif, créer de l’image avec le son. »

Une bande originale aux petits oignons, des têtes d’affiche au micro… On n’est pas loin de la recette que perfectionne France Culture depuis des années. Après avoir propulsé ses auditeurs dans les mondes virtuels de Dreamstation, la radio publiera courant septembre Orloff, une série d’espionnage. Florent Latrive, directeur délégué au numérique à France Culture, est un aficionado du format découpé. « En fiction comme en documentaire, notre rentrée sera sous le signe de l'écriture sérielle. Totalement adaptée à l’écoute à la demande, la série est également idéale pour installer des univers. Mais son écriture est très exigeante pour maintenir l’attention de l’auditeur. Il faut un vrai savoir-faire pour raconter une histoire sans narrateur et sans image. »

La liberté d’écouter

Face aux ténors du binge watching, l’argument de l’audio résiderait selon lui dans la liberté de consommer. « Regarder sa série dans le métro ce n’est pas l’idéal niveau confort. Une série audio offrira le même confort quel que soit l’endroit, du moment que vous avez de bons écouteurs. » Pour Virginie Maire, qui a conçu Sybel en partie comme une alternative aux écrans pour les plus jeunes, l’absence d’image est tout sauf une carence. « Comme un bon bouquin, ça active l’imagination. L’auditeur devient le metteur en scène. Si on a envie de s’imaginer l’actrice Alice David petite, grande ou rousse, c’est ouvert. En courant, en cuisinant, au moment d’aller se coucher… On déconnecte et on s’immerge totalement dans une histoire. »

Reste à ce genre émergeant à se trouver des programmes stars, comme House of Cards ou Game of Thrones ont su réunir en leur temps des millions de sériphiles devant un téléviseur. Anne-Lise Langlais, déjà à l’œuvre sur trois nouveaux projets fictionnels, et Pierre Sérisier appellent de leurs vœux une série audio plus populaire et plus drôle, un Friends en binaural en quelque sorte. « Le vrai challenge va être d’aller sur le terrain de la comédie. Cela permettrait d’élargir considérablement le public. » Il y a fort à parier que leur supplique ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd.

Ok, j'écoute quoi?

  1. Queens of Snakes par Aurevoir Charlie, pour les amateurs de thriller, et de séries policières.
  2. Di(e)ve, création originale Sybel, pour qui veut se faire peur.
  3. Ta fiction de l'été, pour jouer les réalisateurs en guidant le personnage principal de cette série audio interactive.
  4. La tablette magique, création originale Sybel, pour les 7-10 ans.
  5. Le Cacao qui tue, une histoire de pirates foldingue, pour une tranche de rire.
  6. L'appel des abysses, de France Culture, pour les amateurs de science-fiction et de récits post-apocalyptiques.