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interviewFace au climat, « nous avons un temps de retard », analyse Robert Vautard

Face au climat, « nous avons toujours un temps de retard », analyse Robert Vautard

interviewAlors que la COP28 s’ouvre demain, à Dubaï, « 20 Minutes » est allé à la rencontre du nouveau co-président du groupe I du Giec, Robert Vautard, pour parler climat et faire le point sur les grands enjeux de demain
Ce moment où Robert Vautard a pris peur face à la réalité de la crise climatique
Emilie Petit

Emilie Petit

L'essentiel

  • Élu co-président du groupe I du Giec en juillet dernier, le climatologue français, Robert Vautard, a pris la suite de la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte.
  • Alors que la COP28 débute demain, à Dubaï, où des négociations devraient s’ouvrir sur la base de l’accord de Paris, le climatologue revient sur cet objectif fixé à +1,5 degré maximum qui semble impossible à tenir.
  • Spécialiste des phénomènes climatiques extrêmes, le chercheur alerte aussi sur le manque de préparation des populations aux vagues de chaleur et aux inondations hors norme à venir.

Il est, depuis cet été, le « nouveau Valérie Masson-Delmotte ». Élu co-président du groupe I du Giec* en juillet dernier, le climatologue français, Robert Vautard, a pris la suite de la plus connue des paléoclimatologues françaises. Un poste qu’il raconte avoir d’abord hésité à solliciter. Mais « si je n’y avais pas trouvé de sens, je ne l’aurais pas fait » assure-t-il.

Après avoir travaillé, de 2017 à 2021, à la coordination de la Convention nationale sur les services climatiques pour le ministère de la Transition écologique, il coprésidait, depuis deux ans, le groupe régional d’expertise sur le changement climatique et la transition écologique en Ile-de-France (Grec). Il planche désormais, avec les auteurs du Giec, sur un premier rapport sur l’adaptation des villes au changement climatique.

À la veille de l’ouverture de la COP28 à Dubaï, 20 Minutes s’est rendu en terre de chercheurs, au laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE), pour y retrouver le spécialiste des événements climatiques extrêmes, et évoquer, avec lui, les grands enjeux à venir.

Au mois de juillet, vous avez succédé à Jean Jouzel et Valérie Masson-Delmotte** au sein du Giec. Vous vous sentez comment dans leurs souliers ?

La question est très difficile car l’époque et le temps ne sont plus les mêmes. Aujourd’hui, nous avons une assez bonne compréhension de ce qu’il se passe grâce aux résultats du 6e cycle d’évaluation du Giec qui ont aussi montré qu’il y avait urgence si on voulait réussir à tenir les objectifs de l’accord de Paris, et à effectuer une transition vers la décarbonation de manière très rapide. Nous allons donc devoir en tenir compte, agréger des nouvelles connaissances, mais aussi et surtout les diriger vers l’action pour le climat. Car les pays ont besoin d’informations qui soient plus faciles à mettre en œuvre.

Au cours de ces prochaines années, nous serons donc beaucoup plus tournés vers l’action, pour faire face à des besoins de transition rapide qui seront extrêmement difficiles à mettre en œuvre. D’autant qu’il y a un risque de voir apparaître des réflexes de conservatisme concernant la nécessité ou non d’opérer cette « révolution ». C’est d’ailleurs déjà le cas à travers les mouvements climatosceptiques que l’on peut observer.

Une « vague » climatosceptique a, en effet, déferlé, cet été, sur les réseaux sociaux et s’est attaquée à plusieurs scientifiques, notamment le climatologue Christophe Cassou. Est-ce que cela vous inquiète ?

Sur les réseaux sociaux, il y a beaucoup d’amplifications. On ne sait pas vraiment d’où viennent ces attaques. Donc c’est très difficile de mesurer le véritable taux de climatoscepticisme. Les climatosceptiques sont-ils vraiment si nombreux ? Je sais qu’ils existent, j’en rencontre parfois autour de moi, mais dans les conférences que je donne, je n’en vois pas. Et puis nous sommes dans une période de grande transition, dont la phase de déni fait forcément partie. Donc non, je ne suis pas particulièrement inquiet.

La COP28 débute demain, à Dubaï, où des négociations devraient s’ouvrir sur la base de l’objectif à +1,5 degré de l’accord de Paris. N’est-ce pas un peu hypocrite de continuer à brandir cet objectif qui semble, aujourd’hui, intenable ?

Les pays se sont accordés sur cet objectif via un accord international. Ce n’est pas quelque chose que nous pouvons défaire. Et les +1,5 ou +2 degrés de l’accord de Paris ne sont pas absurdes non plus. Oui, nous savons que nous allons, quasiment de façon certaine, les dépasser d’ici une dizaine d’années environ. Mais la question est surtout de savoir, ensuite, quelle est la réversibilité de ce dépassement. Car dans la plupart des scénarios, il y a ce qu’on appelle un overshoot. C’est-à-dire que la température dépasse le 1,5 degré puis elle redescend ensuite. Grâce à certaines technologies, même si nous ne les maîtrisons pas forcément très bien, nous pourrions, en théorie, redescendre un petit peu. Reste à savoir si nous pourrons les déployer à grande échelle sous un même modèle économique qui tiendrait la route.

Le 20 novembre, l’ONU a publié un rapport dans lequel il alerte sur une trajectoire de réchauffement allant vers +2,5 à +2,9 degrés. On semble quand même bien loin des +1,5 degré de l’accord de Paris…

Les +2,9 degrés que mentionne ce rapport correspondent, à peu de chose près, à ce que le dernier rapport de synthèse du Giec annonçait, c’est-à-dire à peu près +3 degrés de réchauffement si les politiques climatiques actuelles sont mises en œuvre. Mais ça peut aussi monter plus haut !

Ce rapport montre surtout qu’il y a eu des progrès, mais qu’ils sont encore très largement insuffisants pour réussir à tenir les objectifs. Car même si toutes les négociations se passent bien, nous n’arriverons toujours pas aux objectifs. Donc il faut aller encore plus loin.

La consommation et l’extraction des énergies fossiles*** devraient également faire partie des discussions à Dubaï. Un gros morceau compliqué à manœuvrer ?

Il faut savoir que lors des COP, la plupart des négociations portent sur les termes utilisés. Par exemple, ce n’est pas la même chose de se désengager des investissements pour les énergies fossiles unabated, c’est-à-dire non adossés à des dispositifs de captage ou de stockage de carbone, que de se désengager de l’extraction ou de la production d’énergies fossiles tout court. Le second est évidemment beaucoup plus contraignant.

Vague de chaleur extrême au Brésil, inondations records dans le Pas-de-Calais… Quelles sont, d’après vous, nos plus grandes faiblesses face à ces phénomènes extrêmes amplifiés par le réchauffement climatique ?

Je pense que nous ne sommes pas préparés, aujourd’hui, à ces événements qui sont totalement inédits. Jusqu’à maintenant, nous avions l’habitude de voir des records battus de quelques dixièmes de degrés. Mais là, les records sont battus de très loin, à grande échelle, sur des durées longues, et sur des échelles spatiales énormes comme, par exemple, les feux au Canada. Nous avons toujours un temps de retard car c’est très difficile d’envisager quelque chose qui n’a jamais été vu, et il faut beaucoup travailler pour réussir à envisager ces « situations du pire ».

À court terme, dans le climat actuel, nous allons devoir faire face à d’importantes inondations et à des chaleurs extrêmes. Sur le plus long terme, il faudra se préparer à la problématique des côtes liée à la montée du niveau marin. Nous devrons sans doute aussi affronter de grandes crises au niveau mondial, avec des vagues de chaleur dans plusieurs régions céréalières en même temps. Et je pense que ça, nous n’y sommes pas encore préparés.

Pendant son mandat, Valérie Masson-Delmotte a été très active sur X. Est-ce que vous souhaiteriez poursuivre ce qu’elle a mis en place ?

Je trouve qu’il y a déjà beaucoup de très bons scientifiques qui communiquent de façon très précise et pédagogique, et je ne suis pas sûre de l’utilité de faire la même chose. Mais la stratégie de communication est une question très importante et j’y réfléchis beaucoup. J’aimerais trouver une voie un peu différente.

Sur LinkedIn, j’ai pris l’habitude de publier un post par semaine dans lequel je raconte ce qu’est la vie d’un membre du Giec. Les coulisses, en somme. Même si je ne peux pas tout dire non plus.

J’aimerais faire une communication plus personnelle, ciblée sur la vie des climatologues. Je veux que les gens comprennent que nous sommes des personnes comme les autres avec nos doutes, un quotidien parfois excitant et parfois pas du tout, nos galères, etc. Parce que la crédibilité de la science tient aussi aux personnes qui la font.

(*) Le groupe de travail I évalue les aspects scientifiques du système climatique et de l’évolution du climat.

(**) Jean Jouzel a été vice-président du groupe de travail sur les bases physiques du changement climatique au sein du Giec, de 2002 à 2015. Valérie Masson-Delmotte a été co-présidente du groupe 1 du Giec de 2015 à 2023.

(***) Les principales énergies fossiles responsables du réchauffement climatique sont le charbon, le pétrole et le gaz.

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