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Deuxième chanceSous les glaciers qui fondent, de nouvelles terres à protéger

One Polar Summit : Sous les glaciers qui fondent, de nouvelles terres à protéger

Deuxième chance
Les glaciers fondent partout et de plus en plus vite. Le One Polar Summit qui s’ouvre ce mercredi, sera là pour le rappeler. Et de s’interroger sur les milliers de km2 de « nouvelles terres » que cette fonte met à nu. L’occasion de se racheter ?
Le front du glacier d'Argentière dans le massif du Mont-Blanc sous les températures élevées du 7 septembre dernier.
Le front du glacier d'Argentière dans le massif du Mont-Blanc sous les températures élevées du 7 septembre dernier.  - Konrad K.  / SIPA
Fabrice Pouliquen

Fabrice Pouliquen

L'essentiel

  • De mercredi à vendredi, la France organise le « One planet – Polar Summit », un sommet destiné à mobiliser sur les fronts scientifiques et diplomatiques face à la situation « extrêmement préoccupante » des pôles et glaciers.
  • Les initiateurs du projet Ice & Life, dont le glaciologue Jean-Baptiste Bosson, y participeront pour alerter sur la nécessité de protéger les glaciers, mais aussi les centaines de milliers de km2 d’espaces de nature vierge qu’ils découvrent en fondant peu à peu.
  • Ces « terres neuves » sont aujourd’hui « un impensé total » alors qu’elles ont un « rôle majeur » à jouer dans l’atténuation et l’adaptation face au changement climatique. De quoi parle-t-on ? Explications.

Le glacier de Tré-la-Tête, dans le massif du Mont-Blanc, n’y échappe pas. Comme tant d’autres dans le monde, il n’a cessé de fondre ces dernières années. Le quatrième plus grand glacier de France en impose toujours… « Mais en huit ans, il a perdu environ 15 % de sa masse et on a battu tous les records de fonte depuis 1850 ces dernières années », glisse Jean-Baptiste Bosson, glaciologue au Conservatoire des espaces naturels (CEN) de Haute-Savoie.

Ces immensités de glace qui disparaissent mettent alors à nu les dernières zones de nature vierge sur Terre. « Au début, l’univers est très minéral. C’est essentiellement de la roche, des cailloux, reprend le glaciologue. Mais la végétation finit par arriver, les sols se développent, des forêts surgissent, des rivières grossissent, des lacs se forment… »

Au Tré-la-Tête, la naissance d’un lac

Les processus sont lents en haute altitude, mais peuvent être bien plus rapides plus bas. Au pied du Tré-la-Tête, des forêts de mélèzes et d’épicéas ont déjà éclos à la place de la glace. « Et à 2.000 mètres d’altitude, on assiste en ce moment à la naissance en temps réel d’un lac », raconte Jean-Baptiste Bosson. Dans ce nouvel écrin, la faune finit par pointer le bout de son nez. On peut voir des bouquetins, des cerfs, des chevreuils, des lièvres, des renards, des lagopèdes alpins, liste-t-il. Bref, tout un nouvel écosystème qui naît.

Bonne nouvelle ? Jean-Baptiste Bosson nuance en rappelant que rien ne compensera la disparition des glaciers, « tellement importants pour la biodiversité, pour l’eau, pour le climat sur Terre ». Ces kilomètres carrés d’écosystèmes naissants sont plus à voir comme une « seconde chance » quand on n’a pas su éviter la fonte des glaciers, phénomène d’ores et déjà en grande partie irréversible.

Des pertes glaciaires de la taille du Sri-Lanka voire de la Finlande d’ici à 2100 ?

En faire prendre conscience est tout le but du projet « Ice & Life », lancé par Jean-Baptiste Bosson en 2021 au sein du CEN Haute-Savoie, et qu’on rejoint des universités françaises et suisses ou l’ONG WWF France. Avec l’idée de mener des études de terrain et des recherches sur cette grande métamorphose en cours avec ce recul des glaciers. Une première étude est parue en août dans la revue scientifique Nature. Elle cherchait à évaluer l’étendue de ces zones déglacées qui pourraient apparaître d’ici à 2100. Et ça en fait des km²… Sans compter les calottes continentales que sont le Groenland et l’Antarctique, il y a 210.000 glaciers dans le monde qui totalisent environ 650.000 km². Selon les estimations de Jean-Baptiste Bosson et des sept autres auteurs de l’étude, cette surface pourrait diminuer de 22 % à 51 % d’ici à la fin du siècle, en fonction de l’évolution de nos émissions de gaz à effet de serre. Soit une perte de l’équivalent de la taille du Népal (149.000 km²) dans le meilleur des cas, ou, dans le pire, de la Finlande (339.000 km²).

Ces zones désenglacées se situeront surtout dans l’Himalaya, en Alaska et en Arctique. Parmi elles, 78 % devraient être des surfaces terrestres, 14 % des espaces marins, c’est-à-dire principalement des nouveaux fjords, et 8 % des écosystèmes d’eau douce, à l’image des lacs ou des zones humides telles que les marécages… « Ces nouveaux écosystèmes ont un rôle majeur à jouer, tant en matière d’habitats pour le vivant que pour participer à l’atténuation et l’adaptation au changement climatique », insistent Jean-Baptiste Bosson et Jean-Christophe Poupet, directeur du programme Alpes du WWF France, également dans l’équipe d’Ice & Life.

Glaciers et zones déglacées, des impensés du droit ?

C’est l’autre volet du projet, qui conduira les deux hommes à Paris jeudi pour monter à la tribune du One Planet Polar Summit, ce sommet à l’initiative de la France qui réunit cette semaine des chercheurs et responsables politiques de plus de 40 Nations glaciaires. « En montrant le rôle crucial que jouent les glaciers et les écosystèmes postglaciaires pour inciter à mieux les protéger », expliquent-ils. Il y a encore fort à faire, à écouter Jean-Baptiste Bosson, qui parle de la protection des glaciers et des zones postglaciaires comme d’un « impensé »* dans le droit.

Il y a tout de même des contre-exemples. A commencer par Tré-la-Tête, nichée dans la réserve naturelle des Contamines-Montjoie, ce qui en fait le plus grand glacier protégé de France. « De facto, les écosystèmes qu’il libérera en fondant le seront aussi », précise Jean-Baptiste Bosson. L’arbre qui cache la forêt ? « On est en train de travailler sur le sujet, mais on estime à peu près à 40 % les surfaces glaciaires et zones déglacées, en France, qui n’ont pas un statut de protection opérant. » A l’échelle mondiale, seules 30 % des surfaces glaciaires sont pour le moment situées dans des aires naturelles protégées, estimait l’étude d’Ice & Life d’août dernier.

Des écosystèmes à protéger… sans aller jusqu’à les mettre sous cloche ?

Ces glaciers et, peut-être encore plus, les nouvelles terres qu’ils laissent apparaître, font pourtant souvent l’objet de convoitises. Jean-Christophe Poupet prend l’exemple du Groenland, dont les ressources minières font saliver beaucoup de monde. « De l’Union européenne à Donald Trump, qui a songé à racheter l’île au Danemark lorsqu’il était président des Etats-Unis. » Pas besoin d’aller chercher des exemples aussi loin. « En France, une partie des zones déjà déglacées sont aujourd’hui intégrées dans les domaines skiables de stations, où ont été prises pour des projets d’hydroélectricité », reprend le directeur du programme Alpes du WWF France.

Sans aller jusqu’à la mise sous cloche des glaciers et les zones déglacées, « Ice & Life » invite au moins à plancher sur la mise au point d’outils de protection spécifiques et conçus avec les populations locales. Si des pays déclarent vouloir aller dans ce sens au One Polar Summit, ça sera déjà ça de gagné, pointe Jean-Baptiste Bosson. Ce serait un premier élan vers 2025, décrétée par les Nations Unies comme l’année internationale de la préservation des glaciers. « D’ici quelques semaines, la France doit aussi publier sa nouvelle Stratégie nationale biodiversité, rappelle-t-il. Pour la première fois, il devrait y avoir une mesure ciblée sur les glaciers et les écosystèmes post-glaciers. »

* « La conservation de la nature dans le monde a beaucoup été faite par les biologistes à ce jour, explique Jean-Baptiste Bosson. Or, les glaciers, s’ils abritent une biodiversité spécifique, il faut reconnaître qu’elle n’est pas immense en biomasse, ni très variée. Les focus ont plus été faits sur les forêts tropicales, les océans, les zones humides etc. » C’est aussi alors un autre but du projet Ice & Life : contribuer, avec d’autres initiatives, à faire se rencontrer le monde des biologistes et écologues avec celui des glaciologues.

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