« Je ne sais pas comment le cuire »… Boudé par les jeunes, l’artichaut est-il en train de disparaître ?

Plus très chaud Autrefois très consommé par les familles françaises, le légume n’a pas su renouveler ses habitués, provoquant un effondrement de la production

Camille Allain
Clarisse, étudiante à l'université Rennes-2, adooooooore les artichauts. La coopérative Prince de Bretagne en a donné à l'épicerie gratuite de son université pour tenter de sauver ce légume de sa lente disparition.
Clarisse, étudiante à l'université Rennes-2, adooooooore les artichauts. La coopérative Prince de Bretagne en a donné à l'épicerie gratuite de son université pour tenter de sauver ce légume de sa lente disparition. — C. Allain/20 Minutes
  • Délaissé par les jeunes générations, l’artichaut n’arrive pas à séduire de nouveaux consommateurs et se retrouve menacé de disparition.
  • Pour tenter de séduire les jeunes, la coopérative Prince de Bretagne a donné 500 artichauts à l’épicerie gratuite de l’université Rennes-2.
  • Plombés par le réchauffement climatique et le temps de travail pour l’entretenir, les maraîchers ont tendance à délaisser ce légume pourtant vertueux.

C’était l’un des incontournables des repas du printemps et de l’été. Accompagné de sa petite vinaigrette, l’artichaut avait souvent sa place à table, au même rang que les carottes râpées, les tomates ou les betteraves. On parle d’une époque où l’on prenait encore le temps de manger une entrée et où ce légume si particulier à effeuiller s’achetait pour quelques francs au marché. Mais ça, c’était avant. Car depuis des années, l’artichaut n’est plus très chaud et voit sa production s’effondrer. La raison ? L’âge de ses consommateurs qui ne cesse de grimper. Frappée de plein fouet par le réchauffement climatique, la filière se trouve dans l’incapacité totale d’attirer une clientèle plus jeune, qui boude clairement le pauvre bouton vert. Très riche en fibres, le légume est pourtant réputé excellent pour la santé même s’il a parfois tendance à provoquer des gaz si l’on en abuse. Mais les faits sont là. En France, l’artichaut est de très loin le légume dont la moyenne d’âge des consommateurs est la plus élevée : selon une étude Kantar pour la coopérative, près de 70 % de sa fan-base a plus de 60 ans. C’est simple, c’est 30 % de plus que le chou-fleur, deuxième légume le plus « âgé » dans l’Hexagone. Au point que l’on peut légitimement se demander si l’artichaut est voué à disparaître.

Pour tenter de renouer le lien avec les plus jeunes consommateurs, la coopérative Prince de Bretagne, premier producteur français avec un peu moins de 20.000 tonnes commercialisées par an, a décidé d’offrir 500 artichauts à l’épicerie gratuite de l’université Rennes-2. Fraîchement cueillis, ils ont été proposés cette semaine aux étudiants. « Quand on a commencé à les disposer, on a bien vu que la plupart des gens ne connaissaient pas. Les étudiants vont plutôt vers les pommes de terre, les tomates ou les courgettes mais pas trop les artichauts », reconnaît Lou-Anne, co-trésorière de l’épicerie gratuite.

Cette distribution qui se tient sur le campus Villejean voit passer environ 200 bénéficiaires trois fois par semaine, dont « beaucoup d’étudiants étrangers » qui n’avaient parfois jamais vu cet étrange chardon vert. « Je n’ai pas voulu en prendre parce que je ne sais pas comment on le prépare », témoigne cette étudiante russe. Quelques mètres derrière elle, une jeune femme hésite un temps mais opte pour les carottes. « J’ai déjà pris un artichaut lundi mais je ne l’ai pas encore mangé. Il faut que je prenne le temps de le cuire, tout ça… ». Le grand bonhomme qui se trouve devant elle rigole. « Moi, c’est pareil. Il faut que je le fasse mais j’ai la flemme ». Réputé long à cuisiner, l’artichaut s’est trouvé concurrencé par l’arrivée de légumes plus simples à consommer comme l’avocat. Sur le plan environnemental, il n’y a pourtant pas photo entre un artichaut breton et un avocat du Pérou.

« C’est comme ceux qui s’achètent une tablette de chocolat »

Pour permettre aux étudiants de goûter ce produit de saison cultivé dans le Finistère Nord, les responsables de l’épicerie gratuite rennaise en avaient cuit quelques-uns. « Même parmi nos bénévoles, beaucoup n’avaient jamais goûté », témoigne Lou-Anne. Comme beaucoup de Bretons, l’étudiante a quant à elle grandi avec l’artichaut. « Ma sœur adorait ça quand elle était petite ». La jeune femme reconnaît qu’elle n’en avait pas mangé depuis des années.

Des carottes plutôt que des artichauts. Cette étudiante a préféré délaissé le chardon vert par manque de temps pour le cuire.
Des carottes plutôt que des artichauts. Cette étudiante a préféré délaissé le chardon vert par manque de temps pour le cuire. - C. Allain/20 Minutes

Dans la file de l’épicerie gratuite, on a pourtant trouvé une amoureuse de ce légume réputé très bon pour la santé. « J’en ai pris cinq lundi et je les ai presque tous mangés. Un par jour quoi ! Moi j’adore ça », témoigne Clarisse. L’étudiante raconte qu’elle en achète « de temps en temps » en dehors des distributions alimentaires. « C’est un peu mon petit plaisir. Des fois, je m’en achète un quand j’ai besoin de réconfort. C’est comme ceux qui s’achètent une tablette de chocolat. Moi, c’est un artichaut », glisse-t-elle dans un large sourire. Sa technique ? « Je le fais cuire dans l’eau bouillante, c’est facile. D’abord je mange les feuilles, nature ou avec une vinaigrette, et ensuite, je prends le cœur. C’est le meilleur ».

L’articook, pas la solution miracle mais…

Pour cuire ses artichauts, Clarisse avait opté pour la traditionnelle casserole d’eau bouillante. Mais tout le monde n’a pas son coup d’œil pour apprécier la cuisson. Consciente du frein à la consommation de cette cuisson, la marque Prince de Bretagne a mis au point « l’articook », une boîte permettant de cuire le chardon vert en dix minutes au micro-ondes. « Hyper pratique », selon les étudiants rennais. « Cela fait des années que l’on essaye de rajeunir l’image de l’artichaut. Et ce qu’on nous répète tout le temps, c’est que c’est long à cuire et qu’il faut des grandes gamelles », commente Pierre Gélébart, chef de produit chez Prince de Bretagne. Du temps et de la vaisselle adaptée, c’est exactement ce que les étudiants n’ont pas. « On peut aussi le cuisiner à la plancha ou le servir à l’apéro avec des sauces », poursuit le défenseur du légume vert.

Ces petites astuces semblent pourtant bien insuffisantes pour enrayer la chute vertigineuse de la production française. Premier producteur de l’Hexagone, Prince de Bretagne a vu son tonnage diminuer « de 10.000 tonnes tous les dix ans » sous l’effet de la baisse de consommation. Réputée exigeante, la culture de l’artichaut demande « 350 heures de travail par an et par hectare », explique Pierre Gélébart, comparant cela avec les « huit à dix heures pour le blé ». Au fil du renouvellement des générations, les maraîchers ont donc eu tendance à mettre de côté le tendre cœur vert pour des cultures moins contraignantes et plus rémunératrices. Maraîcher au sud de Perpignan (Pyrénées-Orientales), Ludovic Combacal est un fervent défenseur du chardon, mais il se montre très pessimiste quant à l’avenir de sa culture fétiche. « On a perdu tout notre savoir-faire depuis qu’un fabricant (racheté par l’empire de la chimie Bayer) a mis au point une graine hybridée. Ils vous fournissent une motte enracinée, il n’y a presque plus rien à faire », se désole l’agriculteur, qui préfère les variétés anciennes.


L’homme que nous avons au téléphone est le président de l’IGP Artichaut du Roussillon, lancée en 2015 mais quasiment éteinte. Deuxième bassin de production derrière la Bretagne, sa région est frappée de plein fouet par les effets du réchauffement climatique et voit ses cultures décimées par les aléas météorologiques. « Je suis dans mon champ là. Et vous savez quoi ? Il fait 51 degrés au soleil et 36 degrés à l’ombre. Vous imaginez ? On est presque au mois d’octobre ! ». Ces dernières années, le maraîcher a connu le gel, les inondations, la sécheresse. « Mes aïeux avaient une calamité majeure tous les dix ans. Nous, on en a eu quatre en trois ans ! ».

Contraints de baisser le prix de leurs légumes pour conserver les quelques clients qu’ils leur restent, les producteurs ont en plus vu leurs charges grimper de plus de 30 %. Un constat tellement alarmant qu’il ne laisse plus beaucoup de place à l’optimisme. « Ce qui se passe est dramatique et personne n’en parle. Chez nous, l’artichaut est au bord de la disparition », assure Ludovic Combacal. Un constat qui rend blême Clarisse, notre étudiante fan d’artichaut. La profession espère encore trouver davantage de jeunes comme elle pour se sauver. « Quand on l’effeuille ou que l’on croque juste le cœur, l’artichaut est un régal. C’est tendre, c’est délicieux ». Si vous voulez le sauver, vous savez ce qu’il vous reste à faire.