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Négociations marinesEntre négociations et richesse marine, l’ONU se penche sur la haute mer

Traité sur la haute mer : L’ONU prépare « enfin des outils pour protéger la moitié de la planète »

Négociations marinesLes débats sont houleux à l’ONU où les Etats-membres tentent d’adopter un traité sur la haute mer, jusqu’ici une « zone de non-droit »
Les Nations Unies se penche sur un traité pour protéger la haute mer. (PHOTO D'ILLUSTRATION)
Les Nations Unies se penche sur un traité pour protéger la haute mer. (PHOTO D'ILLUSTRATION) - Canva / Canva
Diane Regny

Diane Regny

L'essentiel

  • Les Etats membres de l’ONU commencent ce lundi deux semaines de négociations pour tenter enfin d’accoucher d’un traité pour protéger la haute mer.
  • En décembre lors de la COP15 sur la biodiversité, à Montréal, tous les pays du monde se sont engagés à protéger 30 % de l’ensemble des terres et des océans d’ici 2030. Seul 1 % de la haute mer est aujourd’hui protégé.
  • 20 Minutes s’est penché sur ces tractations pour protéger la haute mer grâce à l’éclairage d’André Abreu, directeur des politiques internationales de la Fondation Tara Océan, qui étudie l’océan et est observateur spécial à l’ONU.

Loin des rivages, la haute mer ne bénéficie que de très peu de protection. Le bleu profond de notre planète, qui représente pourtant près de la moitié de sa surface, a longtemps été délaissé au profit des zones côtières. Mais, à partir de ce lundi, les Nations Unies examinent des solutions pour protéger ces zones qui ne tombent sous aucune juridiction. Entre création de zones protégées et négociations difficiles, 20 Minutes s’est penché pour vous sur ce nouveau traité grâce à l’expertise d’André Abreu, directeur des politiques internationales de la Fondation Tara Océan.

Pourquoi est-il si important de protéger la haute mer ?

« La santé des océans est étroitement liée à la nôtre », rappelait dans nos colonnes Dona Bertarelli, qui s’est lancée dans la conquête du trophée Jules Verne. « L’océan est un des poumons de la planète, il représente une respiration sur deux. Il capte le carbone mais abrite aussi toute la chaîne alimentaire du phytoplancton jusqu’au poisson », abonde André Abreu, directeur des politiques internationales de la Fondation Tara Océan. Il est donc nécessaire de le protéger au maximum des activités humaines. En 1973, la Convention des Nations unies sur le droit de la mer a été créée et a mis en place des règles de navigation, d’exploration des fonds marins ou encore de règles de passages dans les détroits.

Mais « les enjeux de développement durable n’étaient pas du tout dans nos radars à l’époque », souligne André Abreu qui se félicite que ce traité établisse « enfin des outils pour protéger la haute mer qui représente 71 % de l’océan et environ la moitié de la planète ». Pour le moment, « c’est une zone de non-droit, une grosse moitié de la planète où il n’y a pas de lois, où on peut, par exemple, déverser des produits toxiques car ça n’appartient à personne ». La haute mer débute là où les zones économiques exclusives des Etats s’arrêtent, soit au maximum à 370 kilomètres des côtes.

Jusqu’ici, la protection de la mer s’était donc concentrée sur les zones côtières, une infime proportion de cette gigantesque étendue d’eau. Dans ces espaces « la biodiversité est plus visible pour nous », souligne André Abreu qui cite pêle-mêle « la coquille Saint-Jacques, les récifs coralliens » et « les stocks de sardinelles au large du Sénégal ». « Mais en haute mer, il existe une énorme biodiversité méconnue et microscopique. Certains organismes sont essentiels pour la planète comme les diatomées », des micro-algues qui jouent un rôle crucial dans la captation de carbone.

Pourquoi s’agit-il d’un processus long et difficile ?

Les discussions sur la protection de la haute mer ne datent pas d’hier. Depuis plus de quinze ans, les Etats membres de l’ONU participent à des discussions formelles comme informelles sur cette épineuse question. Toutefois, il est difficile de parvenir à un accord car ces zones, qui se situent à l’orée des zones économiques exclusives des pays, au maximum 370 kilomètres des côtes, ne sont sous aucune juridiction. « Il s’agit d’un traité, donc un instrument juridique contraignant, c’est long mais pas plus long que le texte de 1973 qui n’a été ratifié qu’en 1982 et n’est entré en vigueur qu’en 1994, soit vingt et un ans plus tard ! », rappelle André Abreu.

« L’idéal serait le consensus », admet l’expert, qui sera présent pour suivre les débats à New York dès mardi, la fondation Tara Océan étant observateur à l’ONU. Mais « on ne se fait pas d’illusion, notamment à cause de la question politique de la Russie [en pleine guerre en Ukraine], certains pays suivront Moscou mais ce n’est pas si grave, il faut surtout que les grands blocs géographiques suivent afin d’obtenir un accord important en termes de surface », explique-t-il. Chaque acteur défend ses intérêts et deux blocs Nord/Sud se profilent. « Les pays du Sud demandent des financements pour la recherche et l’accès à la haute mer parce que certains pays n’ont pas de bateau et donc aucun accès à ces ressources. Les pays du Nord, eux, disent qu’il n’y a pas d’argent et espèrent un traité peu contraignant et peu difficile à gérer en termes de commercialisation de produits, de brevets ou de propriété intellectuelle », détaille André Abreu.

Quelles sont les pistes envisagées ?

De nombreuses questions sont encore discutées mais le futur traité implique notamment la création d’aires marines protégées. En 1973, « on croyait que la mer était tellement grande, tellement infinie qu’elle pouvait encaisser nos pollutions mais les écosystèmes en haute mer sont pollués », note André Abreu. Créer des zones protégées permettrait donc de protéger la biodiversité mais « il faut imaginer des schémas innovants de protection qui ne soit pas seulement un carré fixé au milieu de la mer », note-t-il. Au large de l’Argentine, dans l’Atlantique sud, par exemple, la floraison des coccolithophores - de micro-algues - se produit en décembre chaque année et crée une « explosion de vie », attirant des calamars géants mais aussi de nombreux crustacés. Créer des zones souples, dans le temps ou dans l’espace, permettrait donc de protéger plus intelligemment la biodiversité marine « plutôt que de fantasmer sur d’immenses aires marines protégées qu’on ne pourra pas surveiller efficacement ».

L’accès aux ressources génétiques maritimes est aussi discuté. « Ces ressources génétiques, souvent microscopiques, représentent un enjeu majeur. C’est la base des molécules ou des enzymes pour la production d’énergie de demain ou des vaccins de demain », décrypte André Abreu qui ajoute que « protéger, comprendre et partager les bénéfices issus de ces ressources est peut-être l’objectif principal de ce traité ». Ce dernier doit aussi définir un cadre à l’évaluation de l’impact sur l’environnement des activités en haute mer. Le traité ne concernera toutefois pas la pêche ou l’exploitation minière des fonds marins. « On reste optimistes », affirme André Abreu qui voit « des signes positifs » notamment « de la Chine qui était un des pays qui se montrait très bloquant au mois d’août » et montre aujourd’hui de la « bonne volonté ». Verdict dans deux semaines.

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