Coccinelle, plante compagne… Trois questions sur la fin des « tueurs d’abeilles »

Biodiversité La Cour de justice de l’Union européenne a estimé qu’aucune dérogation n’était justifiée pour les néonicotinoïdes

Diane Regny
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Les néonicotinoïdes, insecticides qui s'attaquent au système nerveux des insectes, sont mis en cause dans le déclin massif des colonies d'abeilles. (PHOTO D'ILLUSTRATION)
Les néonicotinoïdes, insecticides qui s'attaquent au système nerveux des insectes, sont mis en cause dans le déclin massif des colonies d'abeilles. (PHOTO D'ILLUSTRATION) — Canva
  • La France a annoncé ce lundi renoncer à autoriser par dérogation les néonicotinoïdes pour protéger les semences de betteraves sucrières qui doivent être plantées en mars.
  • La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) avait estimé jeudi dernier qu’aucune dérogation concernant les semences traitées aux néonicotinoïdes n’était justifiée, y compris dans les circonstances exceptionnelles invoquées pour protéger les betteraves sucrières.
  • Mais pourquoi les néonicotinoïdes sont-ils dangereux et, pourtant, utiles aux récoltes ? Et quelles alternatives existent pour les agriculteurs ? 20 Minutes s’est penché sur la question avec l’éclairage de Christian Huyghe, directeur scientifique agriculture à l’Inrae.

Les betteraves devront faire sans. Depuis 2018, les néonicotinoïdes sont interdits dans l’Union européenne mais une myriade de pays européens ont continué à délivrer des dérogations pour préserver certains pans de l’agriculture. La France avait ainsi autorisé leur utilisation pour protéger les betteraves sucrières en 2021 et en 2022. Mais la Cour de justice de l’Union européenne a été très claire jeudi dernier : aucune dérogation n’est justifiée.

Ces pesticides, qualifié de « tueurs d’abeilles », agitent les différents acteurs du secteur. Mais comment ces néonicotinoïdes (NNI) parviennent-ils à mettre en danger nos pollinisateurs ? Pourquoi sont-ils si précieux pour les agriculteurs et leurs cultures ? Et, surtout, quelles sont les alternatives pour, enfin, s’en débarrasser ? 20 Minutes se penche sur ces questions, grâce à l’analyse de Christian Huyghe, directeur scientifique agriculture à l’Inrae.

Pourquoi les néonicotinoïdes sont-ils dangereux ?

Les néonicotinoïdes sont régulièrement qualifiés de « tueurs d’abeilles ». Disponibles depuis le milieu des années 1990, ces produits neurotoxiques (acétamipride, clothianidine, imidaclopride, thiaclopride, thiaméthoxame, nitenpyrame et dinotéfurane) sont des insecticides couramment utilisés dans le monde. Ils s’attaquent au système nerveux des insectes et sont mis en cause dans le déclin massif des colonies d’abeilles. « C’est très efficace contre les insectes ravageurs mais dangereux pour les insectes pollinisateurs, à des doses très faibles, ça perturbe le comportement et à haute dose, c’est la mort », résume Christian Huyghe. Ce sont des produits « qui touchent tous les insectes car ils viennent perturber un récepteur qu’ils possèdent tous », explique le directeur scientifique agriculture à l’Inrae qui ajoute que cette particularité des NNI est connue depuis « très longtemps ».

« En 1680, le tabac, qui contient de la nicotine, était déjà recommandé pour protéger les linges de maison contre les insectes », rappelle-t-il. En France, il existe de nombreux travaux qui s’inquiètent depuis les années 1990 des conséquences de ces insecticides sur les abeilles. Les chercheurs ont « montré que des doses très faibles de NNI dans l’alimentation quotidienne des larves en développement avaient déjà des effets sur leur façon de se déplacer à l’âge adulte », explique Christian Huyghe. Or, les abeilles sont des pollinisateurs essentiels pour la nature : de nombreuses plantes ont besoin d’elles pour se reproduire. Et la rémanence des NNI est particulièrement puissante : on peut en retrouver dans des plantes qui ne sont pas traitées, dans des plantes sauvages, des années après leur usage.

Pourquoi ont-ils été utilisés si longtemps malgré leur dangerosité ?

En France, malgré les interdictions de Bruxelles, le Parlement a autorisé fin 2020 le retour temporaire des néonicotinoïdes. Les élus souhaitaient voler au secours de la filière betteravière après une récolte ravagée par la jaunisse. Une décision qui a été reconduite pour l’année 2022. Les agriculteurs français font face à un puceron vert, vecteur de la jaunisse de la betterave. Les cultivateurs de melons se sont retrouvés avec une problématique similaire mais une variété résistante aux pucerons a été trouvée. « En 2020, on a découvert qu’il existait quatre virus de la jaunisse alors qu’on pensait n’en avoir que deux », rappelle l’expert de l’Inrae. Or, il est bien plus difficile de trouver une variété résistante à quatre virus différents.

« Il y aura des baisses de surface, des planteurs qui vont abandonner. Si c’est une année à faible pression [de jaunisse], on saura gérer, mais si c’est comme en 2020 où on a perdu un tiers de la récolte, ce sera catastrophique », s’est inquiété Franck Sander, président de la Confédération générale des planteurs de betterave (CGB) auprès de l'AFP. L’Hexagone s’inquiète aussi de la concurrence des autres pays européens où les législations diffèrent. Le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau veut d’ailleurs « faire activer au niveau européen les clauses de sauvegarde pour qu’il n’y ait pas de distorsion de concurrence », alors que la France est le premier producteur européen de sucre.

Quelles sont les alternatives ?

Les cultivateurs de betteraves ne pourront pas compter sur une nouvelle dérogation en 2023. Mais les chercheurs travaillent sur des alternatives depuis plusieurs années. Afin de mieux protéger les betteraves de la jaunisse, les chercheurs ont étudié les virus. Ces derniers survivent à l’hiver grâce aux betteraves porte-graines et aux repousses. « En France, il y a 400.000 hectares dédiés à la betterave et, parfois, il y a des repousses avec des petits bouts de betteraves qui produisent des feuilles » et certaines sont contaminées par la jaunisse, explique Christian Huyghe qui ajoute qu’il est possible d’avoir « une meilleure gestion des repousses ». Notamment parce que les experts sont parvenus à repérer une « partie des réservoirs viraux » ce qui permettra de les « abaisser drastiquement ».

« On peut aussi travailler sur les variétés » dans l’espoir d’en trouver ou d’en créer de plus résistantes mais « on n’en aura pas en 2023, peut-être en 2024 et sûrement en 2025 », pronostique-t-il. Enfin, les experts de l’Inrae et de l’ITB qui ont présenté les premiers résultats du Plan National de Recherche et d’Innovation sur la question proposent d’allier des pesticides autorisés et une « plante compagne ». « En poussant, la plante compagne modifie le paysage visuel ou olfactif et permet de retarder l’arrivée des pucerons. Si la protection est assez longue, cela permet à la plante d'être assez développée pour résister aux virus quand ceux-ci sont inoculés par les pucerons », décrypte le directeur scientifique agriculture à l’Inrae. 

Les chercheurs essaient aussi d’attirer les prédateurs du puceron - coccinelles, chrysopes, syrphes - sur les cultures de betteraves. Reste que le changement de paradigme sera difficile pour les cultivateurs. « On va devoir passer d’un système de protection des cultures très simple à une situation bien plus compliquée pour les agriculteurs qui devront agir en gestionnaire », admet Christian Huyghe.