Strasbourg : Ils traquent les peintures qui polluent la nappe phréatique

ECOLOGIE Dans la banlieue strasbourgeoise, une installation mesure les substances toxiques qui s’écoulent des peintures urbaines directement dans les sols lorsqu’il pleut

Luc Sorgius
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Un des deux dispositifs de mesures d'impact environnemental des peintures urbaines à Schiltigheim.
Un des deux dispositifs de mesures d'impact environnemental des peintures urbaines à Schiltigheim. — Luc Sorgius
  • Depuis mars, une installation mesure l’impact environnemental de l’écoulement des peintures urbaines directement dans les sols d’un écoquartier de Schiltigheim, dans la banlieue de Strasbourg.
  • Ce projet universitaire franco-allemand vise à déterminer quels biocides s’échappent dans la nappe phréatique et leurs quantités.
  • Au-delà de l’aspect scientifique, le projet comprend un volet sociologique, avec une enquête auprès des habitants du quartier mais aussi d’entreprises de peinture et d’artisans peintres.

Il y a des molécules toxiques qu’il ne vaut mieux pas voir en peinture. Pourtant, certaines d’entre elles finissent tout de même par s’échapper des peintures urbaines, des façades des bâtiments et des crépis. Entraînées par les eaux de pluie, elles s’écoulent ensuite vers les sols et la nappe phréatique.

C’est le constat réalisé par plusieurs équipes de chercheurs, dans le cadre d’une expérience franco-allemande commencée en mars dans l'éco-quartier d'Adelshoffen à Schiltigheim, dans la banlieue de Strasbourg. Le but : installer, à deux endroits du quartier, des dispositifs munis de capteurs et de flacons pour recueillir les eaux de pluie. Les échantillons sont ensuite analysés chaque semaine jusqu’en décembre.

Présentation des dispositifs de mesures d'impact environnemental des peintures urbaines à Schiltigheim.
Présentation des dispositifs de mesures d'impact environnemental des peintures urbaines à Schiltigheim. - Luc Sorgius

« L’objectif, c’est d’essayer de comprendre ce que deviennent les biocides des peintures des bâtiments, explique Sylvain Payraudeau, professeur en hydrologie à l’Ecole nationale du génie de l’eau et de l’environnement de Strasbourg (Engees). Le problème, c’est que, pour éviter l’apparition d’algues​ et de moisissures sur les façades, les fabricants de peinture ajoutent des molécules qui s’échappent à chaque averse. Et il en suffit d’un tout petit peu pour contaminer l’eau qui s’écoule. »

« Même minimes, elles peuvent avoir une conséquence dans l’eau »

Les premiers résultats ont été présentés jeudi. Ils sont révélateurs : « A chaque épisode de pluie, on détecte la présence de certains biocides, dont la terbutryne, que l’on retrouve le plus dans les peintures », poursuit Sylvain Payraudeau. Tobias Junginger, doctorant à l’ITES (Institut terre et environnement de Strasbourg), s’est chargé d’analyser les échantillons recueillis dans les deux appareils. Il relativise les résultats : « Dans le cas de la terbutryne, on en retrouve une concentration minimale, de l’ordre de 10 nanogrammes par litre. C’est l’équivalent d’un morceau de sucre plongé dans un contenant d’une taille de 1,5 million de baignoires. »

Le chercheur indique tout de même que d’autres molécules, « produites des dégradations de la peinture et qui peuvent être toxiques », se trouvent dans les échantillons. « Même dans des concentrations minimes, elles peuvent avoir une conséquence dans l’eau. »

Enquêtes de terrain

Originalité du projet : l’aspect scientifique est couplé à un volet sociologique. Guillaume Christen et Maurice Wintz, respectivement postdoc et professeur de sociologie au Sage (Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe), ont réalisé pendant plusieurs moisune enquête de terrain auprès des riverains, mais aussi des artisans peintres et de fabricants de peinture. Les retours sont révélateurs. « Pour les peintres interrogés, beaucoup pensent que les biocides viennent directement de la façade, explique Guillaume Christen. Il y a une différence entre la perception du risque et le risque analysé. »

« Finalement, l’enjeu, c’est de savoir comment on communique sur le risque et comment les collectivités vont s’approprier les résultats, détaille Sylvain Payraudeau. Le problème est connu depuis des années, mais souvent, on manque de références quantifiées. »

Michaël Malfroy, ingénieur en charge du suivi technique du service Eau et assainissement pour l’Eurométropole, résume : « Il faudra travailler avec les métiers de la peinture et les industriels pour limiter le lessivage des micropolluants. On n’arrivera pas à l’interdire, parce qu’il faut tout de même que les peintures protègent les façades ! »