« Avec ces 1.000 solutions, on montre que l’écologie peut être rentable », assure Bertrand Piccard

« 20 MINUTES » AVEC Depuis quatre ans, avec sa fondation Solar Impulse, l’explorateur suisse Bertrand Piccard, connu pour avoir bouclé le tour du monde avec un avion solaire, déniche et labellise des solutions à la fois bonnes pour l’environnement et pour l’économie. Il explique sa démarche

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Le pilote suisse et président la fondation Solar Impulse, le 15 juin 2017 à Paris.
Le pilote suisse et président la fondation Solar Impulse, le 15 juin 2017 à Paris. — JOEL SAGET / AFP
  • Chaque semaine, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Ce vendredi, Bertrand Piccard, médecin et explorateur suisse, le premier à avoir bouclé un tour du monde en ballon sans escale et un autre à bord d’un avion solaire, revient sur l’enjeu de la transition énergétique. Et sur les 1.000 solutions qu’il a identifiées pour y parvenir.
  • Un travail lancé il y a quatre ans, avec sa fondation Solar Impulse et l’aide d’experts indépendants, avec le souci de dénicher des solutions bonnes pour l’environnement, mais aussi rentables. Pas de besoin de choisir, insiste Bertrand Piccard.

Un premier en ballon sans escale en 1999 avec le Britannique Brian Jones, un autre à bord de l’avion solaire Solar Impulse de mars 2015 à juillet 2016… Le médecin et explorateur suisse Bertrand Piccard nous a habitués aux exploits lors de ses tours du monde.

Le troisième, qui commencera dans les semaines à venir, sera moins sportif. « J’utiliserai des moyens de locomotion déjà existants » assure-t-il en tout cas. L’enjeu, en revanche, est tout aussi important. Bertrand Piccard veut se lancer dans un tour du monde des palais présidentiels pour présenter un guide que sa fondation, Solar Impulse, prépare depuis quatre ans. A l’intérieur ?   Mille solutions – technologies, produits, services…- dénichées aux quatre coins de la planète et qui bénéficient à la fois à l’environnement et à l’économie. Nul besoin de choisir entre les deux, répète Bertrand Piccard, qui entend démontrer, avec ce label, que l’écologie peut être rentable. Le Suisse répond aux questions de 20 Minutes.

Quel regard portez-vous déjà sur le projet de loi Climat et résilience – dernière grande loi environnementale du quinquennat d’Emmanuel Macron –, en cours d’examen en France ?

Encore aujourd’hui, beaucoup de gouvernements annoncent des objectifs de réduction de gaz à effet de serre sans trop avoir en tête les solutions concrètes à mettre en œuvre pour les atteindre, ni la façon de créer les conditions pour qu’on utilise à grande échelle ces solutions. Il faut notamment des réglementations très ambitieuses pour faire éclore ses solutions. C’est ce qu’essaie de faire ce projet de loi Climat et résilience, mais c’est juste un début, et on voit que c’est déjà compliqué.

De nombreuses voix dans les sphères économiques, industrielles ou politiques ont mal accueilli ce projet de loi ou tenté d’amoindrir certaines mesures. Ils n’ont pas compris que la protection de l’environnement est devenue la meilleure manière de créer des emplois et de développer l’économie. Celles qui devraient applaudir à deux mains cette future loi sont les entreprises, parce que les réglementations environnementales qu’elle porte vont ouvrir de nouveaux marchés, créer de nouvelles opportunités économiques, pousser à être plus efficient dans la gestion des ressources naturelles (énergie, matière première, déchets…). Ces réglementations permettent aussi d’enlever de la distorsion de concurrence en pénalisant les entreprises qui ne jouent pas le jeu de la transition écologique.

Votre travail à la fondation Solar Impulse se rapproche-t-il au final de celui de la Convention citoyenne pour le climat, à qui on a demandé d’identifier des solutions pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre et dont devait s’inspirer ce projet de loi Climat et résilience ?

La Convention citoyenne a surtout identifié 150 sujets clés sur lesquels agir. Notre démarche, à la fondation Solar Impulse, est différente. Avec un groupe de 350 à 420 experts, qui ont travaillé bénévolement avec nous, nous nous sommes lancés dans l’identification, l’analyse et la labellisation de solutions qui répondent aux défis environnementaux. Ce sont des technologies, des produits, des procédés ou des services portés par des start-up comme de grandes entreprises et qui couvrent les secteurs de l’eau, de l’énergie, de la construction, de la mobilité, de l’industrie et de l’agriculture. Nous avions trois principaux critères de sélection. La solution doit exister, c’est-à-dire ne pas être une vague idée pour le futur, mais être déjà commercialisée ou en voie de l’être. Elle doit aussi apporter un vrai plus dans la protection de l’environnement. Enfin, elle doit être rentable pour l’entreprise qui la vend et une opportunité économique pour celui qui l’achète, en lui permettant par exemple des économies financières. C’est toute la particularité de notre travail : nous sommes le seul label au monde qui certifie la rentabilité financière de solutions qui protègent l’environnement. On montre ainsi que l’écologie peut être rentable.

Avez-vous fait de belles découvertes en recensant ces 1.000 solutions ?

En lançant ce projet, on nous répétait qu’il serait impossible de trouver 1.000 solutions qui répondent à nos trois critères. La première satisfaction est déjà d’y être parvenu, mais nous allons continuer. Je suis fasciné par la créativité dont font preuve les entreprises pour nous emmener vers un monde décarboné.

Depuis 200 ans par exemple, nous laissons la chaleur des usines s’en aller par nos cheminées sans parvenir à la valoriser. Eco-Tech Ceram, une entreprise française, parmi les 1.000 que nous avons labellisées, a mis au point une solution qui permet de récupérer cette chaleur, la stocker et la réinjecter dans le circuit de l’usine. Autre belle découverte :  Carbiolice, française elle aussi. Elle a mis au point une enzyme capable de rendre certains plastiques 100 % compostables, si bien que demain, les pots de yaourt pourraient être à jeter dans les composteurs et non plus à la poubelle. C’est encore Waga Energy, française, là encore, qui a mis au point un système qui capte le méthane, puissant gaz à effet de serre, que relâchent les décharges publiques – via la fermentation des détritus – pour le réinjecter dans le réseau de gaz. On pourrait continuer la liste longtemps avec les tuiles solaires de SunStyle, le complément alimentaire de SOP [entreprise italienne] qui réduit les émissions de gaz à effet de serre rejetées par les vaches lors de la digestion. Et je ne parle pas de tous les procédés qui permettent d’économiser l’eau en agriculture, d’avoir de meilleurs matériaux d’isolation, des pompes à chaleur plus efficientes…

Ces 1.000 solutions vous permettent-elles d’être optimiste sur la capacité à limiter sous les 2 °C le réchauffement climatique d’ici à 2100 ?

Tout dépendra de la vitesse à laquelle elles seront implémentées. En tout cas, les idées foisonnent. Autant pour démultiplier la production d’énergies renouvelables, en utilisant le soleil, le vent, les déchets, les vagues, les marées…, que pour nous rendre plus efficient, c’est-à-dire plus économe en ressources. On peut très bien imaginer pouvoir atteindre la neutralité carbone en remplaçant 50 % des énergies fossiles que nous utilisons aujourd’hui par du renouvelable et en comblant les 50 % restants en réduisant nos gaspillages d’énergie.

Pourquoi est-ce si important que ces solutions soient à la fois bonnes pour l’environnement et l’économie ?

Ceux qui décident dans le monde sont issus des milieux financiers, industriels, politiques… Leur langage est celui du profit et de la création d’emploi. Si on leur prouve que la protection de l’environnement crée aussi des opportunités économiques, on aura des alliés. Si on leur dit que c’est cher, qu’ils devront faire des sacrifices, on en fera des adversaires.

De nombreuses ONG multiplient les appels à limiter l’activité de certains secteurs pour respecter les engagements climatiques… Il n’y a pas de place pour cette décroissance à vos yeux ?

Il n’y a pas de place pour la décroissance économique. On vient de voir ce que ça peut donner avec la crise du Covid-19. A la clé, ce sont des millions de chômeurs en plus, des faillites, des gens qui basculent dans la pauvreté, des inégalités sociales qui s’accroissent…

En revanche, oui, il y a de la place pour une décroissance du gaspillage et de l’inefficience dans l’usage que nous faisons des ressources naturelles. Une place aussi, très certainement, pour la décroissance de la démesure, lorsque par exemple on consomme de manière effrénée des produits bon marché mais conçus pour ne pas durer. Dans nombre de secteurs, la logique dominante reste de pratiquer des prix très bas avec l’espoir, pour ces entreprises, de se rattraper sur les quantités vendues. Il faut changer ça.

Faut-il aussi raisonner notre usage de l’avion ?

Je trouve un peu facile de s’attaquer sans cesse au secteur aérien, qui représente de l’ordre de 3 % des émissions mondiales de CO2, quand on passe bien plus sous silence les impacts du textile, qui en émet environ 7 %. Mais pour revenir à l’aérien, avec les solutions aujourd’hui identifiées, il y aurait déjà matière à réduire de 20 % son empreinte carbone, si elles étaient appliquées rapidement et à grande échelle. Les 80 % restants devraient être impérativement compensés, dès aujourd’hui, en intégrant par exemple un prix du carbone dans chaque billet. Ensuite, à mesure que des évolutions technologiques permettront d’aller plus loin dans la réduction des émissions, cette compensation baisserait jusqu’à devenir nulle, lorsque les vols en avion deviendront neutres en carbone.

Ce n’est pas illusoire. On peut imaginer, à l’avenir, des moteurs électriques pour les avions légers sur les vols courts. Pour les longs, l’espoir est plus dans les biocarburants de troisième génération [produits à partir de micro-algues] ou le kérosène de synthèse, produit à partir de CO2 capté dans l’air et combiné à de l’hydrogène. Le frein, aujourd’hui, est que ces solutions coûtent cher, mais on peut espérer que cela change dès lors qu’on parviendra à en fabriquer des quantités importantes. En outre, cela permettra à l’industrie pétrolière de se diversifier.

Quel est l’intérêt, pour les porteurs de solutions que vous avez identifiées, d’avoir ce label « Fondation solar impulse » ?

Nous n’avons pas les moyens d’aider financièrement les entreprises que nous labellisons. En revanche, notre label assure la rentabilité des solutions qu’elles mettent au point. Surtout, nous parlons d’elles, nous leur faisons rencontrer des investisseurs… C’est tout l’objectif du guide que nous allons sortir cet été et que je présenterai à un maximum de chefs d’États et de grandes entreprises. Notamment à la COP26 de Glasgow, en novembre prochain. Mais on pourrait faire un premier lancement, dès cet été, depuis la France.