Plan loup : La gestion de l’animal est-elle à un tournant en France ?

Faune sauvage Le sujet est sensible : la présentation du futur Plan loup le montre encore cette semaine. Pour le gouvernement, le canidé se porte bien désormais en France, et il faut plus porter secours au pastoralisme… Inquiétant pour les ONG

Fabrice Pouliquen
Un berger en août 2020 à Prévenchères, dans le sud de la France.
Un berger en août 2020 à Prévenchères, dans le sud de la France. — Pascal Guyot
  • Le gouvernement vient de présenter les grandes orientations du nouveau Plan Loup (2024-2029), qui fixe la politique gouvernementale en matière de gestion de l’animal en France. Le texte est désormais en consultation publique avant son entrée en vigueur au 1er janvier.
  • Ce plan acte notamment le principe d’une étude de déclassement du loup, d’espèce strictement protégée à protégée, avec l'idée que l’objectif initial de sauvegarde de l’animal a été réalisé et qu’il faut désormais voler au secours du pastoralisme.
  • Va-t-on abattre plus de loups en France ? C’est la crainte des associations environnementales, vent debout contre ce plan « qui fait une lecture bien trop politique » du dossier. Explications.

D’un côté, il y a cette (rare) bonne nouvelle sur le front de la biodiversité : le dernier recensement évalue à 1.104 le nombre de loups présents en France, en hausse de 107 % en cinq ans. D’autant plus spectaculaire quand on sait que le loup avait été entièrement décimé en France, avant de revenir par les Alpes, depuis l’Italie, au début des années 1990.

De l’autre, il y a ces attaques sur troupeaux qui bouleversent le métier d’éleveur. « 12.000 bêtes ont été tuées l’an dernier, un chiffre qu’on n’arrive pas à faire baisser ces dernières années », déplore Claude Font, responsable « loup », à la Fédération nationale ovine, syndicat national des éleveurs ovins. Et la liste des départements concernés s’allonge. « On en est à 55 désormais », reprend-il.

« Jamais vu un plan aussi déséquilibré »

Est-ce l’heure de durcir le ton face au loup ? Le 4 septembre, Ursula von der Leyen a mis les pieds dans le plat. « La concentration de meutes dans certaines régions européennes est devenue un réel danger pour le bétail et, potentiellement, pour l’homme », déclarait la présidente de la Commission européenne. Une façon de préparer le terrain à un éventuel déclassement du loup dans l’UE, d’espèce « strictement protégée » à « protégée ». Le ministre de l’Agriculture, Marc Fesneau, présent dans les Alpes-de-Haute-Provence ce mercredi pour défendre le Plan loup, s’empressait d’embrayer : « L’objectif initial de sauvegarde [du loup] a été réalisé. Ce sont maintenant les éleveurs et leurs activités qui sont en danger ».

Le nouveau Plan Loup, qui doit entrer en vigueur au 1er janvier, ne dit pas les choses aussi explicitement. « Mais l’idée y est », craint Jean-David Abel, vice-président de France Nature Environnement (FNE). C’est ce document qui fixe la politique gouvernementale sur la gestion du canidé pour les cinq années à venir. Les grandes orientations ont été présentées lundi, à Lyon, au Groupe national Loup (GNL), l'instance consultative qui rassemble toutes les parties prenantes sur le dossier. Dont six associations environnementales parmi lesquelles FNE. Lundi, elles ont toutes claqué la porte avant la fin de la réunion. « Le gouvernement a préparé ce nouveau plan en tête à tête avec une partie des organisations professionnelles agricoles, celle dans le giron de la FNSEA [principal syndicat agricole en France], justifie Jean-David Abel. Aucune de notre quarantaine de propositions n’a été prise en compte. Je suis au GNL depuis 2004, je n’avais jamais vu un tel déséquilibre. »


Un changement de statut déjà acté côté français ?

Sans surprise, le plan acte le principe d’une étude de reclassement d’espèce. « Qu’on modifie le statut du loup lorsqu’il sera parvenu à un état de protection favorable en Europe est normal, commence Jean-David Abel. Mais avant même cette étude, le gouvernement répète que le loup se porte à merveille et fait comme si ce classement était déjà acté. Il ne s’appuie sur aucune donnée scientifique et ne dit rien des conséquences qu’aurait un tel déclassement. »

« Notre boussole, c’est la science, tempère-t-on au cabinet de Sarah El Haïry, secrétaire d’État à la Biodiversité. Mais si changement de statut il y a, l’espèce ne serait pas plus menacée. » Denis Doublet, vice-président de Ferus, autre association de protection du loup, a du mal à imaginer qu’un déclassement « ne soit pas utilisé par certains pour demander plus de pression sur le loup ». Claude Font ne s’en cache pas : c’est l’idée. « Il faudra bien sûr étudier toutes les conséquences, mais on peut espérer davantage de souplesse dans les arrêtés préfectoraux accordant les tirs de défense, et peut-être même l’augmentation du nombre de loups pouvant être abattus sur une année. Le plafond est aujourd’hui fixé à 19 % de la population lupine totale. »

Une fuite en avant vers les tirs ?

Le renforcement du tir de défense simple inquiète tout autant les ONG. Accrochez-vous, c’est technique. « Ce droit est octroyé aux éleveurs qui ont mis en place des mesures de protection et dont le troupeau a déjà subi une première attaque ou est à proximité de troupeaux déjà attaqués, explique Claude Font. Mais, à la différence du tir de défense renforcé, donné lorsqu’un troupeau a déjà subi trois prédations du loup, le « simple » n’autorise qu’un unique tireur par troupeau. Autrement dit, l’éleveur ** défendait seul son troupeau face au loup. »

Le futur plan autorisera deux tireurs, voire trois sur dérogation du préfet. « En prime, ils pourront utiliser du matériel de vision nocturne, rappelle Jean-David Abel. Il craint alors que ces tirs de défense simples soient beaucoup plus fatals aux loups qu’ils n’étaient jusqu’à présent. « Or, on en octroie beaucoup en France, de l’ordre de 2.500 par an contre 75 de tirs de défense renforcés », reprend-il. Théoriquement, il y aura toujours ce quota de 19 % à respecter. « Mais s’il est atteint très tôt dans la saison, on imagine très bien les pressions pour augmenter le plafond. Que fera le gouvernement ? », s’interroge Denis Doublet.

Le géographe Farid Benhammou, chercheur au laboratoire Ruralités de l’Université de Poitiers et spécialiste des conflits autour de la conservation du loup, y voit une « fuite en avant » vers la solution des tirs. « Cette corrélation "moins de loups, moins d’attaques" n’est pas prouvée, explique-t-il. Surtout, les mesures de protections [gardiennage renforcé, chiens de protection, clôtures électrifiées, tirs d’effarouchement…] ont aussi fait leurs preuves. » Jean-Denis Abel prend d’ailleurs à rebours un argument des anti-loups : « Les dommages causés par l’animal restent quasi stables ces dernières années, alors que ses effectifs ont triplé en cinq ans ». « La population ovine reste globalement stable dans les territoires de forte présence du loup, quand elle décline le plus là où il est encore peu présent, notamment dans l’ouest de la France », ajoute Farid Benhammou.

Le loup, cet animal politique

Pour le géographe, ce futur Plan loup aurait dû davantage mettre l’accent sur le déploiement et l’adaptation des mesures de protection dans les nouveaux territoires de présence du loup. C’était aussi le souhait de Jean-David Abel et Denis Doublet. « A la place, le gouvernement, comme Ursula von der Leyen, ont choisi de faire de la politique, regrette le vice-président de FNE. On se sert du dossier loup pour donner des gages à cette frange de l’électorat attaché à la défense de la ruralité. » Quitte à raconter n’importe quoi ? « Insinuer que le loup est un danger pour l’homme est une énormité, peste en tout cas Denis Doublet en revenant sur les propos d’Ursula von der Leyen. Il y a 1.000 loups en France, davantage en Allemagne, 2.000 en Espagne, plus de 3.000 en Italie, 3.500 en Roumanie… Si le loup s’attaquait aux humains, on le saurait depuis longtemps ! »

Quant au déclin du pastoralisme, « le canidé est très loin d’en être la principale cause, reprend le vice-président de Férus. Les importations à prix cassés dans l’UE de viande ovine de Nouvelle-Zélande, dont un accord de libre-échange à l’été 2022 a augmenté les quotas de 38.000 tonnes, sont bien plus impactantes »