Après la gauche caviar, l'écolo Jaguar

POLITIQUE Une candidate à la tête du parti vert anglais crée la polémique en Grande-Bretagne à cause de son goût pour les belles voitures...

Audrey Chauvet

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Capot d'une Jaguar.
Capot d'une Jaguar. — Dave Penman / Rex Featu/REX/SIPA

C’est l’autre Pippa qui fait jaser le tout Londres. Pippa Bartolotti, femme d’affaires au caractère bien trempé, brigue la tête du parti vert britannique qui renouvellera sa direction le 31 août. A 59 ans, elle se présente face à trois autres prétendants forte de son expérience de présidente du parti écologiste gallois, mais c’est sa voiture qui pourrait lui mettre des bâtons dans les roues: Pippa Bartolotti conduit une Jaguar et n’a pas l’intention de s’en séparer.

Pour elle, sa décision est simplement réaliste: «Je sais que cela nuit à mon image au sein du parti, mais je suis confrontée aux mêmes problèmes que tout le monde, se justifie Pippa Bartolotti. Suis-je obligée d’acheter une voiture électrique à 25.000 livres (32.000 euros), que j’aurai du mal à recharger car l’infrastructure manque, et même si je le pouvais ce serait avec de l’énergie produite par des centrales à charbon sales? Ça paraîtrait écolo, mais ce serait seulement cosmétique.» Intraitable, Pippa gardera sa Jaguar X-type âgée de dix ans, qu’elle estime valoir 1.800 livres seulement (2.300 euros).

«Etre écolo, ce n’est pas entrer en religion»

Cette polémique outre-Manche n’est pas sans rappeler les reproches adressés à Cécile Duflot lors de ses vacances aux Maldives en décembre 2009, ou encore les critiques contre Nicolas Hulot, ex-amateur de vitesse et d’avions, lors de sa candidature aux primaires écologistes. Interrogé par 20 Minutes, l’actuel secrétaire national d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), Pascal Durand, remet les pendules à l’heure: «Etre écolo, ce n’est pas entrer en religion et ce n’est pas cocher des cases pour atteindre 100% des critères de l’écolo parfait.» Pour lui, même si la valeur d’exemple est forte lorsqu’on prend la tête d’un parti, il faut aussi «accepter notre part de contradictions»: «Si on prend le cas de Pippa Bartolotti au premier degré, c’est incompatible car les écolos portent le fait d’être en cohérence avec les idées que l’on défend, notamment une baisse de la consommation et de l’empreinte écologique. Mais l’être humain est aussi fait de contradictions et il faut l’accepter.»

Pollution ou symbole?

De Hulot dans son hélico à Noël Mamère accusé de prendre une voiture pour se rendre sur un plateau télé alors qu’il prétendait être venu à vélo, les écolos devraient-ils être plus exemplaires que les autres?  «On attend des écologistes qu’ils soient ultra-exemplaires car on les imagine encore comme des babas cool qui refusent la modernité», déplore l’eurodéputée EELV Sandrine Bélier. Oui, mais un écolo ça ne vit pas que de nature et d’eau fraîche. Pascal Durand, qui déclare partager une voiture avec son fils et ne plus se déplacer qu’à vélo ou en métro dans Paris, relativise: «La question de la cohérence se pose aussi dans l’histoire de la gauche ou de la chrétienté, on n’imagine pas l’Abbé Pierre en Mercedes…». Les socialistes se sont eux habitués depuis longtemps aux accusations de «gauche caviar», tout comme leurs soutiens «bobo». «Je préfère pleurer dans une Jaguar que dans un autobus», déclarait l’écrivain Françoise Sagan, qui n’y voyait pas d’incompatibilité avec le fait d’être «engagée à gauche»

«L’obligation de mettre ses actes en accord avec ses paroles est probablement plus grande pour un écolo que pour un autre citoyen, estime pour sa part Corinne Lepage, présidente de Cap21 et conductrice d’une Smart et d’une voiture hybride. Mais dans ce qui révolte une partie des verts anglais, est-ce le symbole ou la pollution? Est-ce qu’il est impensable qu’une personne qui ait pu acquérir une Jaguar, symbole de richesse, puisse diriger un parti vert, ou simplement le fait qu’il s’agisse d’un véhicule polluant?»

Riche oui, imposteur non

Finalement, peut-on être riche et écolo?  «Si on a réussi dans une première partie de sa vie sur le plan financier, ça n’empêche pas de consacrer une seconde partie de sa vie à l’écologie», pense Corinne Lepage. Même opinion du côté d’EELV: «On peut être riche et écolo, assure Pascal Durand. Evidemment, on ne peut pas être écolo et faire travailler des enfants ou diriger une société pétrolière, mais on ne va pas commencer la chasse aux riches. Du moment qu’on paye ses impôts, l’important c’est que la richesse soit redistribuée.»  «Plus il y aura de personnes aisées pour investir dans les industries vertes et consommer des produits écolos, plus le secteur économique vert avancera», renchérit Corinne Lepage.

«La prise de conscience écologique peut arriver tardivement, mais on ne peut pas refaire son histoire, rappelle Sandrine Bélier. On peut devenir écolo sans avoir été nourri au biberon bio.» Mais qui dit prise de conscience dit nécessairement mise en cohérence de sa vie privée avec ses opinions politiques: «Les écolos dénoncent depuis longtemps la société de production et de consommation, on essaye donc d’être cohérent, sinon on est juste dans l’imposture», recadre Pascal Durand.  Finalement, le leitmotiv des supporters de Nicolas Hulot durant la campagne pour la primaire écologiste pourrait mettre fin à la polémique: «On ne te demande pas d’où tu viens, mais où tu veux aller». Et si on y allait en Jaguar?