Fukushima: «On nous disait que c'était notre angoisse qui nous rendrait malade»

JAPON Des citoyens de Fukushima, n'ayant pas confiance dans le gouvernement, ont créé leur propre laboratoire de mesure de la radioactivité...

Audrey Chauvet

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Un médecin mesure le degré d'exposition aux radiations grâce à un compteur Geiger, près de Fukushima le 13 mars 2011.
Un médecin mesure le degré d'exposition aux radiations grâce à un compteur Geiger, près de Fukushima le 13 mars 2011. — AFP PHOTO / YOMIURI SHIMBNUN

Ils pourraient être des touristes japonais comme les autres. Mais la famille Tanji est venue à Paris pour rencontrer des scientifiques, parler aux journalistes et «respirer de l’air pur». C’est dire si la situation de la pollution radioactive au Japon les inquiète. Kodai Tanji, le père, est l’administrateur général du CRMS (Citizen’s radioactivity measuring station), une association de citoyens de la ville de Fukushima créée au lendemain de la catastrophe.

«Nous avons interdit à nos enfants de sortir»

«Je me suis engagé car je me méfiais du gouvernement japonais, explique-t-il. Je suis né à Fukushima. Avant la catastrophe, je vivais avec mes parents, ma femme et mes deux fils, je tenais un café bio et je cultivais mes légumes.» Pour Kodai comme pour les quelque 300.000 habitants de la ville de Fukushima, il y a un avant et un après le 11 mars 2011. «Après le séisme, nous n’avions plus d’eau et les communications téléphoniques étaient difficiles, mais nous avions encore de l’électricité. J’ai donc pu m’informer sur ce qui se passait par Internet», se souvient Kodai. Pendant que ses concitoyens «naïfs» se ruaient dans les supermarchés «pour acheter tout et n’importe quoi», il surveillait ce qui se passait à la centrale de Fukushima-Daiichi. «J’étais renseigné sur les dangers du nucléaire, ce qui n’était pas le cas de tous les Japonais, reconnaît-il. Je savais aussi qu’il y avait des combustibles usés stockés à Fukushima, mais aucun média n’en parlait.»

Lorsque des explosions ont lieu dans la centrale, le 12 mars, et qu’un nuage radioactif survole la ville, Kodai réagit immédiatement: «On ne pouvait pas se procurer de pastilles d’iode, les médecins n’en connaissaient parfois même pas l’existence. Après trois jours pendant lesquels nous avons interdit à nos enfants de sortir de la maison, j’ai appelé un taxi pour emmener ma femme et mes enfants à Tokyo.» Kodai partira trois jours plus tard de Fukushima: «Je suis un réfugié volontaire», admet-il, le gouvernement n’ayant décidé d’évacuer qu’un rayon de 20km autour de la centrale.

«Les autorités n’avaient pas de réponses»

«La population n’était pas tenue au courant des dangers et de la situation des radiations, confirme Aya Marumori, habitante de Fukushima devenue présidente du CRMS. Les examens médicaux étaient faits très partiellement et les autorités répétaient qu’il n’y avait pas de problèmes sanitaires. Même les scientifiques qui avaient travaillé sur les conséquences de Hiroshima et Nagasaki sont venus le confirmer… On nous a dit que c’était notre angoisse qui nous rendrait malades.»

Kodai se souvient de la première réunion «d’information» qui a eu lieu dans son quartier, en juin 2011. «Les responsables de l’Etat nous ont affirmé que seuls deux foyers dépassaient les seuils de contamination. Pourquoi certains endroits seraient décontaminés et pas d’autres? Qui devrait être évacué? Comment serions-nous indemnisés? Ils n’avaient pas de réponses.» Un mois après, le CRMS a vu le jour: «Il fallait que nous mesurions nous-mêmes la radioactivité, explique Aya Marumori. Nous avons d’abord fait des consultations médicales avec le soutien de médecins bénévoles dans des crèches, des écoles, puis sur l’alimentation, l’eau, les sols…»

«Ce problème n’est pas que le nôtre»

Doté aujourd’hui de neuf centres dans tout le pays, le CRMS met à la disposition des Japonais des outils de mesure de la radioactivité aussi bien dans leur corps que dans leur air ou leur assiette. Des «carnets de vie» sont donnés aux parents pour suivre l’état de santé de leurs enfants depuis le 11 mars. Les membres du CRMS rencontrent également les associations qui mènent des actions similaires, notamment la Criirad (Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité) en France. «Parce que ce problème n’est pas que le nôtre mais celui du monde entier», alerte Aya Marumori.