Les tensions entre l'Inde et le Pakistan détruisent l'Himalaya

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Le maintien par l'Inde et le Pakistan de milliers de soldats autour des sommets déserts de l'Himalaya ne fait pas que sacrifier des vies par centaines, comme dans l'avalanche du week-end dernier: il pollue et détruit à petit feu un écosystème vital pour la région.
Le maintien par l'Inde et le Pakistan de milliers de soldats autour des sommets déserts de l'Himalaya ne fait pas que sacrifier des vies par centaines, comme dans l'avalanche du week-end dernier: il pollue et détruit à petit feu un écosystème vital pour la région. — Mustafa Tauseef afp.com

Le maintien par l'Inde et le Pakistan de milliers de soldats autour des sommets déserts de l'Himalaya ne fait pas que sacrifier des vies par centaines, comme dans l'avalanche du week-end dernier: il pollue et détruit à petit feu un écosystème vital pour la région. Samedi à l'aube, la nature a rappelé avec brutalité que la drôle de guerre qu'Islamabad et Delhi se livrent autour du glacier du Siachen, triangle inhospitalier coincé entre les deux pays et la Chine, a un prix. En quelques secondes, 127 soldats et 11 civils pakistanais qui occupaient le camp de Gayari, installé depuis 20 ans, ont été happés par l'énorme avalanche et enfouis sous une vingtaine de mètres de neige, terre et rocailles. Sauf très improbable miracle, ils s'ajouteront à la très longue liste des martyrs du «plus haut champ de bataille du monde», parsemé de postes militaires avancées parfois perchés à plus de 6.000 mètres d'altitude.

Victimes des conditions extrêmes

Selon des experts militaires pakistanais, un soldat pakistanais y meurt tous les trois ou quatre jours, et un Indien presque tous les jours, soit 8.000 morts au total depuis 1984, lorsqu'une incursion indienne a conduit les deux pays à se disputer un territoire inhabité jusque là ignoré. Mais seules quelques dizaines ont été tués dans des combats ou incidents, dont le dernier remonte à 2003. Les autres sont victimes des conditions extrêmes, températures qui peuvent descendre sous les -60°C, manque d'oxygène, dérèglements cardiaques, avalanches, glissements de terrain... Ces déploiements coûtent de plus très cher (60 millions de dollars par an pour le Pakistan et plus de 200 pour l'Inde selon le quotidien pakistanais The News) à deux pays où au moins 30% de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Mais c'est l'aspect environnemental, le plus méconnu, qui inquiète le plus certains experts. Le glacier, l'un des plus grand au monde hors Pôles, a fondu de 10 km depuis 35 ans, ne mesurant plus que 74 km, selon Faisal Nadeem Gorchani, de l'Institut de politique du développement durable, un centre de recherche d'Islamabad. Mouvements de troupes, constructions, exercices, tirs... Selon lui, «plus de la moitié de cette fonte est due à la présence militaire». L'hydrologiste pakistanais Arshad Abbasi estime lui que 30% du glacier a fondu depuis 1984, «alors que les glaciers alentours se sont étendus dans le même temps».

Le «plus haut champ de bataille du monde»

Dans un rapport alarmiste publié fin 2005, le climatologue américain Neal Kemkar soulignait que le «plus haut champ de bataille du monde» était selon des officiers indiens en passe de devenir «la plus grande et haute décharge du monde», citant notamment un rapport d'ONG estimant que du seul côté indien, «plus de 900 kgs de déchets humains sont jetés chaque jour dans des crevasses». Il notait également que 40% des déchets militaires étaient composés de métaux et plastiques, qui «se fondent dans le glacier en polluants permanents, libérant dans la glace des toxines telles que le cobalt, le cadmium et le chromium». «Les déchets parviennent in fine dans la rivière Indus, contaminant l'eau dont dépendent des millions d'Indiens et de Pakistanais», dénonçait-il, notant également que le conflit avait fait perdre au Siachen une grande partie de sa flore et de sa faune, jusqu'à menacer la présence d'ours bruns et autres léopards des neiges.

Le drame de samedi a redonné de la voix à ceux qui réclament la fin de ce «gâchis». «C'est une guerre meurtrière stupide et inutile», estime le Colonel Sher Khan, un officier pakistanais à la retraite et alpiniste spécialiste de la région. Arshad Abbasi réclame lui aussi une démilitarisation rapide, et rêve de faire du Siachen un «parc de la paix». Mais peu prédisent une prochaine démilitarisation de la région, où Islamabad et Delhi, régulièrement agités de fièvres nationalistes, sont encore loin d'avoir résolu leurs différends territoriaux, à commencer par celui du Cachemire voisin. «C'est un problème d'ego. Aucun des gouvernements n'est encore prêt à faire ce pas, même s'ils le souhaitent», remarque le Colonel Khan. «L'Inde et le Pakistan ne se font plus la guerre, ils font la guerre au glacier», peste Arshad Abbasi. «Et la nature se venge en tuant des soldats».