Du tabac au climat, comment les «marchands de doute» nous enfument

LIVRE L'américaine Naomi Oreskes dénonce les pseudo recherches scientifiques commanditées par les industries et les lobbies...

© 2012 AFP

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Dangerosité du tabac, origine du trou dans la couche d'ozone, des pluies acides ou du changement climatique: une poignée de scientifiques livre depuis des décennies, grâce à la redoutable arme du doute, "une bataille contre les faits", estime la chercheuse américaine Naomi Oreskes.
Dangerosité du tabac, origine du trou dans la couche d'ozone, des pluies acides ou du changement climatique: une poignée de scientifiques livre depuis des décennies, grâce à la redoutable arme du doute, "une bataille contre les faits", estime la chercheuse américaine Naomi Oreskes. — Philippe Huguen afp.com

Dangerosité du tabac, origine du trou dans la couche d'ozone, des pluies acides ou du changement climatique: une poignée de scientifiques livre depuis des décennies, grâce à la redoutable arme du doute, «une bataille contre les faits», estime la chercheuse américaine Naomi Oreskes. «Cette stratégie est terriblement habile et efficace. Elle part de quelque chose qui est essentiel en science - un scepticisme sain, une forme de curiosité - et elle le retourne contre elle», explique à l'AFP cette professeur d'histoire des sciences de la Terre à l'Université de Californie, à San Diego.

«Notre produit, c'est le doute»

Dans Les marchands de doute qui vient d'être traduit en français (Le Pommier), elle décortique la stratégie de ces «experts» qui «n'offrent ni nouvelles idées, ni nouvelles données, ni nouvelles preuves» et dont l'influence se fait sentir à partir des années 1950 aux Etats-Unis après la publication des premières études reliant tabagisme et cancer. «Notre produit, c'est le doute», titrait un mémoire rédigé en 1969 par l'un des dirigeants de l'industrie du tabac qui mena, financements massifs à l'appui, une longue campagne visant à persuader l'opinion que l'impact de la cigarette sur la santé n'était pas établi.

Ces puissantes firmes s'appuyèrent sur un petit groupe de scientifiques «très influents» en raison de leur rôle central durant la Guerre froide, qui usèrent de leur autorité «pour propager leurs idées sur des sujets très éloignés de leurs domaines de compétence». Pourquoi ces chercheurs bardés de prestigieux diplômes, respectés et reconnus, décidèrent-ils, à un moment, d'adopter une telle posture? «Certains ont reçu de l'argent, directement de la part d'une industrie ou indirectement grâce à des intermédiaires», explique Naomi Oreskes. «Mais je ne pense pas que l'argent soit la principale motivation», ajoute-t-elle, mettant en avant «une sorte de mixture toxique d'idéologie, de narcissisme et de ressentiment».

Ne pas sombrer dans le «cynisme corrosif généralisé»

L'universitaire ne mâche pas ses mots contre les médias qui, «année après année», ont continué à citer ces «experts» quand leurs opinions, «l'une après l'autre, ont été invalidées» par la communauté scientifique. «Il est normal de présenter des points de vue minoritaires mais il faut qu'ils soient présentés comme tels!». Or, sur le tabac comme sur le climat, ils ont «très souvent été présentés comme s'ils avaient le même poids, étaient soutenus par le même nombre de gens.»

Une partie du succès de cette stratégie réside aussi, décrypte-t-elle, dans l'idée, solidement ancrée dans l'imaginaire collectif, que les avancées en science sont le fruit d'individus géniaux et isolés nageant à contre-courant. «Il existe un mythe romantique auquel les Américains sont particulièrement sensibles construit autour de quelques rares personnages dans l'histoire de la science, comme Albert Einstein». «Or aujourd'hui, si nous pouvons dire oui, le changement climatique est en cours, ce n'est pas seulement grâce une idée émise par Svante Arrhenius (chercheur suédois qui, au début du XXe siècle, attira l'attention sur le lien entre rejets de CO2 dans l'atmosphère et réchauffement climatique) mais grâce à l'énorme travail scientifique collectif qui a été fait depuis». Le doute est salutaire, martèle Naomi Oreskes, mais poser des questions ne signifie pas se réfugier dans une sorte de «cynisme corrosif généralisé».

Ces marchands de doute, dans l'influence sur le débat politique américain - y compris dans la campagne actuelle sur la question du climat - est indéniable, ne voient-ils pas finalement, après de longues années, leurs idées balayées? «Si l'on prend l'exemple du tabac, cela a pris quarante ans. Cela fait environ vingt ans que la question du changement climatique est sur la table. Peut-être faudra-t-il encore vingt ans. Mais il sera peut-être trop tard...».