Fukushima, un an après: Un traumatisme sans précédent pour la population japonaise

DOSSIER Flash-back, pertes du sommeil, angoisses... Les conséquences psychologiques du drame risquent de durer pendant de nombreuses années...

Audrey Chauvet

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Des Japonais évacués après le tsunami, le 13 mars 2011.
Des Japonais évacués après le tsunami, le 13 mars 2011. — HOU YU/COLOR CHINA PHOTO/SIPA

Si les traces de radioactivité dans l’environnement mettront des décennies à disparaître, les séquelles psychologiques risquent de marquer à vie les Japonais qui ont vécu la catastrophe de Fukushima. Près de 16.000 personnes ont été tuées par le tsunami et 3.300 sont toujours portées disparues: les Japonais ont beau être habitués aux séismes, la violence et l’enchaînement des catastrophes laisseront des séquelles durables dans les esprits.

Une «effraction dans l’illusion d’immortalité»

Pour les Japonais, le drame a été à la fois personnel, avec la perte de proches ou de leurs maisons, et culturel. «Pendant 15 jours, il n’y a eu aucune prise en charge, aucune communication. Cette désorganisation totale a mis à mal la croyance dans la force du peuple japonais et sa capacité à tout affronter. C’est très déstabilisant», explique Hélène Romano, psychologue à la Cellule d’urgence médico-psychologique du Val de Marne. Pour Christian Navarre, psychiatre et auteur de Psy des catastrophes (éd.Imago), ce bouleversement va jusqu’à une «effraction dans l’illusion d’immortalité»: «La société est dépassée, toutes les certitudes s’effondrent. Ca nous rappelle que l’homme n’est rien», explique-t-il. 

Des flash-back violents

Dans des situations aussi extrêmes, les psys relativisent leur rôle: même s’il est important de pouvoir rapidement verbaliser ce qu’on a vécu, la première urgence est de sécuriser matériellement les victimes afin de ne pas retomber dans «les angoisses archaïques: comment se réchauffer, se nourrir et ne pas mourir», rappelle Christian Navarre. Les psys voient leur rôle plutôt comme un soutien au long cours: «Le stress post traumatique peut survenir des mois après, avec des flash-back ou des maladies somatiques», poursuit le psychiatre.

Ces troubles sont souvent ranimés par des images, des bruits, des odeurs… Hélène Romano suit des familles franco-japonaises rapatriées après la catastrophe: «Certains ne peuvent pas prendre le métro car ils ont l’impression de revivre le séisme». Anxiété, cauchemars, troubles du sommeil, modification radicale de ses choix de vie, état d’hyper vigilance... Au Japon, les victimes seront prises en charge par les psychologues pendant au moins dix ans. «La première date commémorative est souvent très douloureuse, d’autant plus que les médias remontrent des images», explique la psychologue.

«L’être humain ne supporte pas les morts sans cadavres»

Dans les villes japonaises qui ont perdu près d’un habitant sur dix, les rumeurs de revenants et de visions fantomatiques vont bon train. Une réaction habituelle dans les cas de morts de masse, détaille Christian Navarre: «Ce sont des signes de deuil traumatique: pour les gens qui ne savent pas si leurs proches sont vivants ou pas, il y a toujours le fantasme d’apercevoir la personne.» «Dans la culture japonaise, l’âme errante n’est pas anxiogène, nuance Hélène Romano. Mais quelle que soit la culture, l’être humain ne supporte pas les morts sans cadavres. Sans sépulture et sans les rituels, on garde l’idée que son âme n’est pas en paix et peut errer.»

Malgré l’aide que les psys peuvent apporter, ils reconnaissent que la seule véritable manière de surmonter cette épreuve n’est pas de chercher à oublier mais «de trouver en soi ou en ses proches les ressources psychologiques pour aller de l’avant, note Christian Navarre, c’est-à-dire accepter que la vie puisse être une suite d’événements funestes qu’il faut intégrer dans son parcours.»