Le vin français renoue avec ses racines

REPORTAGE Bio, raisonnée ou traditionnelle, la viticulture française cherche un second souffle dans la tradition et le respect de l'environnement...

Audrey Chauvet

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Pascal Aufranc, vigneron en Beaujolais, prend soin de ses vieilles vignes.
Pascal Aufranc, vigneron en Beaujolais, prend soin de ses vieilles vignes. — A.Chauvet / 20 Minutes

Pour un amateur de vin, pas grand-chose à voir entre un Corbières et un Morgon. Pourtant, aussi bien dans le Languedoc que dans le Beaujolais, les vignerons sont confrontés aux mêmes défis: produire un vin de qualité pour des consommateurs plus occasionnels mais plus exigeants qu’auparavant, affronter une concurrence étrangère croissante, tout en cultivant la vigne sans détériorer l’environnement. Et dans ces deux régions, il faut aussi palier à une réputation de vin «bas de gamme», due, dans le Languedoc, aux années où la production espagnole était mélangée aux raisins français, et en Beaujolais à l’image du Beaujolais nouveau. Pour répondre à ce challenge, les vignerons se tournent vers une production «raisonnée» ou bio et la mise en valeur des terroirs.

Un poids lourd du vin écologiquement correct

Le marché du vin bio est en pleine croissance et les viticulteurs du Languedoc ont saisi cette opportunité, aidés par le climat de la région. Le mildiou, principale menace pour la vigne, y est quasiment absent: «Ici, le vent et le soleil évitent le développement de ce champignon», explique Georges Ortola, vigneron à Quatourze, près de Narbonne. Sans recours aux fongicides, facile d’obtenir le label bio: la récolte 2011 est la première labellisée «AB» (agriculture biologique) pour ses cent hectares de vigne, mais sa démarche ne date pas d’hier. «Très tôt, j’ai remplacé les intrants par du compost fait avec le marc de raisin, et je n’utilise plus de désherbant», assure Georges Ortola. A la place, c’est un petit troupeau de moutons qui broute les herbes gênantes et qui, surtout, crotte sur place, enrichissant ainsi la terre. Des moutons ont aussi refait leur apparition sur le plateau de Leucate, où près de dix hectares de vignes bio sont en train de reconquérir ce paysage de pierres et d’herbes folles classé Natura 2000.

Pour valoriser ces initiatives, le groupe Val d’Orbieu, un poids lourd du vin avec ses quelque 10.300 hectares de vignes, plus de 1.500 vignerons adhérents et 170 millions de bouteilles vendues, a mis en place un référentiel interne inspiré des normes ISO 9001 et 14001: qualité et respect de l’environnement. «Appartenir au groupe sécurise la commercialisation et apporte un soutien technique, témoigne Georges Ortola.  Car le bio, ce n’est pas la non-culture, c’est hyper technique.» De la vigne à la cave, Val d’Orbieu contrôle tout le processus de production pour assurer la qualité du vin et une «démarche citoyenne globale», explique Marie-Angèle Ndeby, directrice Qualité et développement durable. Ainsi, le poids des bouteilles a été allégé, les bouchons sont en liège naturel et même l’immense chai hyper moderne inauguré en août 2010 par le groupe, d’une capacité de 50.000 hectolitres, a été conçu pour être écologiquement correct: récupération des eaux de pluie, basse consommation d’électricité et bassin d’épuration des eaux sales essayent de concilier productivité et respect de l’environnement.

En Beaujolais, les vignerons ont les pieds bien sur terre

«Le cuvage type top en inox, c’est de la foutaise. L’important c’est de surveiller, goûter, sentir». Bienvenue en Beaujolais, où nous guide Lucien Lardy, qui exploite 22 hectares en Moulin à vent et Fleurie, une appellation qui colle bien avec son langage. Là, au sud de Macon, les exploitations ne dépassent que rarement la dizaine d’hectares et la diversité des sols en fait une région bénie pour le vin, «élevé» amoureusement par les vignerons. «Dans une vie de vigneron, il n’y a pas un millésime semblable car le climat et l’inspiration sont différents», explique Pascal Berthier, qui vinifie lui-même son… Saint-Amour.

Si les noms de leurs crus vont si bien à ces vignerons, c’est sans doute parce qu’ils ne font qu’un avec leurs terres. «La base de notre métier, c’est d’être au milieu des vignes et de les observer», témoigne Pascal Aufranc, qui signe de son nom ses bouteilles de Chénas et de Juliénas. Sur ces coteaux au climat humide, difficile d’éviter quelques traitements chimiques ponctuels contre le mildiou ou l’utilisation parcimonieuse de désherbants faute de pouvoir faire passer une machine entre les rangées de ceps. «Un bio qui laboure au tracteur pollue plus qu’un non bio qui met un peu de produit!», recadre Robert Perroud, producteur de Brouilly.

La place des vignerons: au plus près de la vigne

Le label bio n’attire pas massivement ces vignerons: prendre soin des vignes va de soi. «J’utilise deux fois moins de produits qu’il y a vingt ans et ils sont mieux ciblés pour ne tuer que le parasite», explique Pascal Aufranc. Les insectes «auxiliaires» sont des aides précieuses, tout comme certaines techniques bio: Pascal Aufranc utilise parfois du cuivre contre le mildiou, mais ne mise pas tout dessus. «Le cuivre part dans le sol quand il pleut, donc il faudrait repasser après chaque averse, ce qui risque de nuire à la terre.»

C’est pour rester au plus près de cette précieuse terre qu’une vingtaine de vignerons, soit environ 400 hectares de vigne et un million de bouteilles par an, se sont regroupés dans une petite entreprise baptisée «Terroirs originels». Ils ont ainsi pu confier toute la commercialisation de leurs vins à des salariés dédiés et rester «à leur place», dans la cave ou au milieu des vignes. Certains testent des parcelles bio ou une vinification naturelle, pour voir, mais l’important est «d’être propre dans ses vignes et d’avoir une éthique», rappelle Robert Perroud, qui serait plutôt partisan d’une forme de commerce équitable que du bio à tout prix. Petits producteurs ou labels verts, peu importe le flacon...