Les essais nucléaires de Mururoa font des vagues au Sénat

NUCLEAIRE Une proposition de loi d'un sénateur polynésien sera discutée ce mercredi pour mieux prendre en compte les conséquences environnementales des essais nucléaires...

Audrey Chauvet

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L'atoll de Mururoa, en Polynésie française, en juin 2000.
L'atoll de Mururoa, en Polynésie française, en juin 2000. — AFP

Il y a seize ans, le 27 janvier 1996, le dernier essai nucléaire souterrain faisait trembler les eaux de l’atoll de Fangataufa, en Polynésie française. Trente ans de tests de l’armement nucléaire français ont répandu en Polynésie des doses de radioactivité potentiellement nocives pour la santé humaine et l’environnement. Mercredi, une proposition de loi formulée par Richard Tuheiava, sénateur (PS) de la Polynésie française, sera débattue au Sénat. Soutenu par l’assemblée de Polynésie Française, le texte demande que les archipels de Mururoa et Fangataufa, attribués au domaine de l’Etat depuis 1964, soient rétrocédés à la Polynésie française, que la «réhabilitation environnementale» y soit poursuivie  et qu’une Commission nationale de suivi des essais nucléaires soit créée.

Mururoa pourrait s’effondrer

«Les essais souterrains ont enfermé  la radioactivité dans des cavités, explique Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des armements, à l’origine des travaux en France sur les conséquences des essais nucléaires. Si ces cavités s’effondrent, la radioactivité sera relâchée dans l’océan et contaminera la chaîne alimentaire, notamment les poissons.» Le risque d’effondrement de l’atoll de Mururoa est sérieux pour les Polynésiens: «Les 130 puits creusés ont créé des failles qui peuvent provoquer un effondrement d’une partie de l’atoll, avec le risque de tsunami. Les populations n’auront pas le temps ni d’endroit pour se réfugier, c’est pour cela que nous demandons la création d’un plan d’évacuation», poursuit Patrice Bouveret.

Les effets du réchauffement climatique seront aussi à surveiller de près: la proposition de loi demande de mesurer son impact «sur la stabilité géo-mécanique et le relâchement de nucléides radioactifs dangereux provenant d'une part des couches souterraines de la couronne des deux atolls de Moruroa et Fangataufa, et d'autre part des hauts de puits rebouchés à base de déchets radioactifs en contact avec l'eau lagonaire».

Des conséquences jusqu’à la troisième génération

La proposition de loi élaborée avec les associations de victimes des essais nucléaires, Moruroa e tatou et l’Aven (Association des vétérans des essais nucléaires), veut également revenir sur la prise en charge des victimes. Le comité d’indemnisation, instauré par la loi Morin de 2010, a rejeté à ce jour 127 dossiers sur les 129 déposés…  Autant dire que les deux victimes, indemnisées à hauteur de 20.000 euros, ont eu de la «chance». La loi Morin est vivement critiquée par les associations polynésiennes: le ministère de la Défense est en charge d’instruire les dossiers, qui doivent répondre à des critères très stricts de localisation géographique et concerner une des dix-huit maladies radio-induites reconnues par le texte. Dans 98% des cas, le lien de cause à effet entre les essais et la maladie n’est pas reconnu par le comité, rapporte Tahiti Infos.

«La maladie n’est pas signée par la radioactivité, les cancers peuvent avoir toute sorte de cause, reconnaît Patrice Bouveret. Mais le taux de maladies est anormal dans la population polynésienne, et c’est la caisse de prévoyance locale qui prend en charge tous les frais.»  La Caisse de prévoyance sociale, la Sécurité sociale polynésienne, a ainsi porté plainte contre l'Etat français en juillet dernier pour obtenir le remboursement des 226 millions d'euros qu'elle estime avoir déboursés pour traiter les pathologies liées aux essais nucléaires. «Il y a des mesures qui montrent un taux élevé de radioactivité non naturelle en Polynésie», insiste Patrice Bouveret. «L’Etat reconnaît les conséquences du bout des lèvres, poursuit-il. Le problème, c’est qu’elles sont quasiment infinies dans le temps, et la radioactivité peut avoir des conséquences génétiques qu’on ne mesure pas, en modifiant l’ADN humain jusqu’à la troisième génération.» Pour Patrice Bouveret, la rétrocession des atolls à la Polynésie serait un premier pas vers la levée du «secret défense» qui pèse sur les atolls polynésiens.