«Quel mammifère empoisonne sciemment ses petits, sinon l'homme?»

INTERVIEW Le cinéaste Jean-Paul Jaud parle de son dernier film, «Severn, la voix de nos enfants», présenté en avant-première à Calvi, au Festival du vent…

A Calvi, propos recueillis par Audrey Chauvet

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Jean-Paul Jaud est un rescapé: il aurait pu ne pas être là, au Festival du vent de Calvi, qui se clôture dimanche. Il y a six ans, le réalisateur de Nos enfants nous accuseront et maintenant de Severn, la voix de nos enfants, qui sort en salles le 10 novembre, était victime d’un cancer. Depuis, il n’a de cesse de dénoncer l’empoisonnement par les produits chimiques à travers ses films et la voix des «générations futures». C’est à Severn Suzuki qu’il a laissé la parole dans son dernier film, cette jeune fille qui, en 1992 à l’âge de 12 ans, avait secoué les chefs d’Etats au sommet de la Terre à Rio. Pour 20minutes.fr, Jean-Paul Jaud présente son film, assis sur un rocher de la plage de Calvi.

Dans le film, Severn cite son père (le militant environnementaliste canadien David Suzuki): «Il faut toujours répéter la même chose, mais de manière différente». Est-ce comme ça que vous concevez votre filmographie?

Bien sûr, on répète la même chose. On a envie d’aborder les problématiques qui nous tiennent à cœur et de défendre une cause. La continuité entre mes deux films, c’est qu’ils s’adressent aux générations futures. Pendant les projections-débat, je demandais au public: quel mammifère empoisonne sciemment ses petits? La seule réponse est l’homme. Mais les deux films sont quand même différents. A Barjac (commune dans laquelle Nos enfants nous accuseront retrace la mise en place d’une cantine scolaire bio), j’abordais l’empoisonnement par l’alimentation. Dans Severn, j’aborde d’autres thèmes, comme le nucléaire, la destruction des écosystèmes, etc.

L’agriculture reste un thème important dans Severn

 

C’est la base! L’homme se nourrit trois fois par jour. Pour reprendre ce que disait Hippocrate, «ton premier médicament est ton alimentation». L’agriculture agit sur la santé des enfants et tout leur environnement. Elle agit aussi sur le réchauffement climatique: une tonne d’engrais chimique, c’est une tonne de CO2. Et il y a des choses inacceptables: comment tolérer qu’un milliard d’humains ne mangent pas à leur faim?

Vous militez pour la santé ou pour l’environnement via la santé?

Je milite pour la santé de la planète. Si notre écosystème se porte bien, nous nous porterons bien aussi. L’homme dépend de 200 espèces pour vivre, si nous les détruisons nous disparaîtrons aussi. Aujourd’hui, la Terre est dans le même état qu’un sportif qui se dope: ça marche un certain temps mais au bout d’un moment, le corps n’en peut plus et craque. Nous en sommes exactement là.

Le discours de Severn, qui revient comme un leitmotiv dans le film, date de 1992. Comment expliquez-vous qu’il soit toujours autant d’actualité?

C’est dû au lobby des multinationales qui possèdent l’information. On répète dans les médias et surtout la publicité que tout va bien, que l’alimentation n’a jamais été aussi sûre, que l’eau n’a jamais été aussi pure. Ils mentent à la population via des médias forts comme la télévision et les gens se font berner. Severn le dit dans le film, c’est l’économie qui a pris le dessus. Les décideurs et ceux qui ont les leviers sont intéressés uniquement par le profit et la bourse. Pour eux, le discours environnementaliste et tout simplement le bonheur n’existent pas. Un proverbe indien résume bien le problème: «Lorsque l'homme aura coupé le dernier arbre, pollué la dernière goutte d'eau, tué le dernier animal, pêché le dernier poisson, alors il se rendra compte que l'argent n'est pas comestible».

Même si les choses n’ont pas vraiment changé entre 1992 et 2010, vous avez l’espoir que dans 18 ans ce soit différent?

J’ai même l’espoir que ça change bien avant. Je pense qu’il y a une prise de conscience. Je suis allé à Marmande pour une avant-première du film, la veille du procès des faucheurs volontaires d’OGM, en présence de José Bové. Les gens qui l’ont assigné en justice étaient dans la salle et ont participé au débat: c’était la première fois qu’ils dialoguaient. S’ils étaient là, c’est bien qu’ils doutent un peu. L’homme commence à s’apercevoir qu’il est dans une impasse. La problématique, Severn le dit, c’est vraiment «est-ce qu’on va survivre?».

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