«On est en train de jouer l'avenir de la civilisation européenne»

PLANETE Jean-Marc Jancovici sonne l'alerte et appelle à un bouleversement politique pour se débarrasser du pétrole...

Propos recueillis par Audrey Chauvet

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L'instauration ou non d'une fiscalité verte, capable d'envoyer "un signal courageux" sur le prix de l'énergie et de la pollution, "sera le point de mesure du succès ou de l'échec du Grenelle", estime Jean-Marc Jancovici, ingénieur-consultant spécialiste des questions d'énergie et de climat.
L'instauration ou non d'une fiscalité verte, capable d'envoyer "un signal courageux" sur le prix de l'énergie et de la pollution, "sera le point de mesure du succès ou de l'échec du Grenelle", estime Jean-Marc Jancovici, ingénieur-consultant spécialiste des questions d'énergie et de climat. — Francois Guillot AFP/Archives

Si vous cherchez à être rassuré sur l’avenir de la planète, n’appelez pas Jean-Marc Jancovici. Ingénieur et «comptable carbone», co-auteur de C’est maintenant! Trois ans pour sauver le monde, Jean-Marc Jancovici a confié à 20minutes.fr son pessimisme sur l’efficacité de la campagne «10 :10», qui vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 10% à partir de 2010 et sa vision dérangeante, politiquement incorrecte, des conséquences du changement climatique.

Est-ce que vous pensez qu’une campagne comme «10:10» peut être vraiment efficace pour lutter contre le changement climatique ?

Il n’y a rien qui soit efficace tout seul. Quand vous voulez changer la manière dont les hommes s’organisent, ce n’est pas juste une affaire de communication, mais ce n’est pas une affaire sans communication. Elle est centrale dans les programmes politiques, dans la compréhension et la pédagogie. La communication est nécessaire mais pas suffisante.

Vous croyez à la force des petits gestes de chacun ?

Non. Tous les faits, tous les jours, démontrent que c’est marginal. La grande vertu de ce genre de campagne, c’est de préparer les gens à accepter les contraintes qui auront vraiment de l’effet. Un très bon parallèle est celui du tabac: toutes les campagnes anti-tabac n’ont jamais eu d’effet sur la tabagie des jeunes, par contre ça a préparé le corps social à accepter des mesures qui, elles, ont un effet, comme ne pas avoir le droit de fumer dans un nombre croissant d’endroits et monter le prix des cigarettes. En ce qui concerne les émissions de gaz à effet de serre, dire «c’est pas bien ce que vous faites» a simplement comme effet de préparer les gens à accepter les mesures fiscales ou réglementaires qui, elles, ont un effet.

Vous souhaitez voir apparaître ce genre de mesures?

Si on ne fait pas ça, on aura droit à la contrainte involontaire et à l’effondrement économique. Le changement climatique n’est pas une anecdote, car l’énergie est au cœur de la société moderne. Sans énergie abondante, vous n’avez plus les voitures, les immeubles, le divorce, les études longues, les surgelés, tout ça n’existe plus. Toucher à l’énergie, c’est toucher à tout. Si on n’y met pas bon ordre nous-mêmes, des contraintes involontaires se chargeront de le faire à notre place. D’abord un défaut d’énergie: sur le pétrole et le gaz, on est déjà dans un univers contraint, dont la sanction ces dernières années ont été des crises monétaires, des crises bancaires et du chômage. Sur le charbon, on est parti en Europe pour avoir des problèmes d’approvisionnement dans quelques dizaines d’années tout au plus. Et après tout ça, on aura les problèmes du changement climatique à un moment où justement on aura de moins en moins d’énergie pour y faire face. Les petits gestes ne suffiront pas à éviter ce genre de catastrophe car on a besoin de très gros gestes qu’on ne pourra pas mettre en œuvre autrement que dans un contexte coordonné, dans lequel l’action politique a toute sa place. Une campagne comme «10:10» est utile pour susciter le désir d’un programme politique qui ressemblerait plus à ce que De Gaulle ou Churchill ont promis en leur temps qu’à «quand on aura le temps on va s’occuper de mettre trois pistes cyclables ici et là».

Vous croyez aux énergies renouvelables?

Non, je crois beaucoup aux économies. Il faut savoir que les énergies renouvelables aujourd’hui, ça a une place réelle dans le monde qui est inversement proportionnelle à leur pagination dans le journal. Les trucs dont on nous rebat les oreilles en permanence, les éoliennes et les panneaux photovoltaïques, c’est de nul effet sur ce qui va se passer sur l’approvisionnement énergétique en France dans les vingt ou trente ans qui viennent. Parmi les énergies sans carbone, je crois au nucléaire, à l’hydroélectricité, au bois, au solaire à concentration à plus long terme. Je crois aussi à la capture et séquestration du carbone parce que les huit pays dans le monde qui ont plus de 80% du charbon mondial, dont les Etats-Unis et la Russie, n’arrêteront pas d’utiliser leur charbon juste si on leur fait la morale. Mais les économies sont absolument nécessaires. Il ne s’agit pas d’économiser 5%, mais de diviser par trois notre consommation.

Et comment imaginez-vous l’avenir pour les pays émergents?

Ils ne vont, hélas, pas émerger très longtemps. Mais nos pays vont souffrir aussi. On n’a pas compris qu’avec cette affaire d’énergie et de climat, on n’est pas en train de jouer du politiquement correct et de la bonne conscience, on est en train de jouer l’avenir de la civilisation européenne.

Est-ce qu’il y a une idée reçue sur le changement climatique qui vous énerve profondément?

Plusieurs choses m’inquiètent. En premier lieu, je suis ébahi par l’absence de sens moral d’un certain nombre de rédacteurs en chef quand ils donnent de manière équitable la parole à des imposteurs et à des gens qui décrivent objectivement le problème. Je considère que tous les gens qui ont donné la parole à Claude Allègre en disant «il a bien le droit de s’exprimer, le pauvre» sont objectivement complices d’imposture et auront contribué à la propagation d’idées qui délaient l’action et vont nous aider à prendre plus violemment les claques. Mon deuxième motif d’inquiétude est l’incapacité de dégager du temps chez les élus pour comprendre les problèmes qui nous attendent et la manière d’y faire face. Dans cet océan de pessimisme, j’ai quand même quelques éléments d’espoir: je suis intimement persuadé qu’aujourd’hui un programme politique qui aurait pour colonne vertébrale « je débarrasse l’économie des combustibles fossiles» pourrait devenir très vendeur. Pour cela il faut que les politiques eux-mêmes aient compris la situation et donc qu’ils prennent du temps pour comprendre. Mon motif d’inquiétude c’est que dégager du temps aux politiques, c’est proche de la mission impossible.

Et pour vous, en France il n’y a pas encore d’offre politique qui corresponde à ça?

Aucune. Il y a dix députés et cinq sénateurs qui connaissent bien le problème, pas nécessairement ceux qu’on imagine. Et il y a cinq ministres et secrétaires d’Etat qui connaissent bien le sujet. A l’Elysée, je doute que notre Président ait bien compris les tenants et les aboutissants de la question, quoi qu’il en dise par ailleurs. Il y a vraiment un manque d’appréhension du problème au niveau de l’Etat. Aujourd’hui, la boîte à outils pour avoir des projets qui permettent de s’affranchir de la contrainte, elle existe. Ce qui manque c’est le liant et le ciment, qui passe par une appréhension du problème par les électeurs, grâce aux médias, et par la classe politique. Pour en revenir à «10:10», cette campagne peut contribuer à ce que ces deux catégories d’acteurs, médias et politiques, montent en compétence sur le sujet. Mais on ne peut pas se reposer sur la pensée confortable que cela suffit.