«L'amour, l'émerveillement, la beauté ne se chiffrent pas»

PLANETE Sandrine Bélier, élue européenne, mène une campagne pour la biodiversité...

Propos recueillis par Audrey Chauvet
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La députée européenne Sandrine Bélier, le 7 septembre 2010.
La députée européenne Sandrine Bélier, le 7 septembre 2010. — AFP PHOTO / PATRICK HERTZOG

Sandrine Bélier, eurodéputée Europe Ecologie, revient pour 20minutes.fr sur la campagne «Think biodiversity» et sur la conférence internationale sur la biodiversité qui se tiendra en octobre à Nagoya, au Japon.

A qui s’adresse la campagne «Think Biodiversity»?

Quand on l’a lancée en janvier, c’était pour mobiliser l’ensemble de mes collègues au Parlement Européen. Cela a permis de leur faire signer des amendements et d’avoir une résolution pour Nagoya qui n’est pas mauvaise. En septembre, on l’a lancée auprès des citoyens. Alors qu’avec mes collègues, j’ai fait passer le message: «Quand tu penses biodiversité, penses économie, penses agriculture, pauvreté,...», là on pose plutôt la question aux gens: «Et pour vous c’est quoi la biodiversité ?». Ce que j’attends de cette campagne, c’est d’amener les gens à réfléchir globalement sur l’importance de la nature et du vivant dans notre vie. La biodiversité est là autour de nous, c’est ce qui nous nourrit, qui nous permet de nous habiller, c’est ce qui nous offre des loisirs, mais on a totalement oublié ce lien entre la nature et nous.

Cette campagne peut-elle créer une pression populaire pour le sommet de Nagoya comme il en a existé une pour Copenhague?

C’est vraiment mon rêve et mon objectif. C’est peut-être moins évident parce qu’on en parle moins, parce qu’il y a moins de relais, parce que c’est politiquement moins porté, mais l’idéal serait de grandes manifestations pour la préservation de la biodiversité. Il faut reconnaître que le fait que ça se passe à l’autre bout du monde, à Nagoya au Japon, n’aide pas. Mais le logo de la campagne c’est une abeille qui pollinise, et dans mon esprit on sème les graines du changement. A charge de les faire germer dans le temps.

Qu’est-ce que vous espérez de Nagoya ? Qu’est-ce qui ferait que vous en repartiriez satisfaite?

Je partirais satisfaite de Nagoya si on ressort avec de vrais engagements, et notamment des engagements chiffrés en terme de biodiversité. 20% d’espaces naturels préservés dans le monde, notamment dans le domaine maritime qui est un des secteurs aujourd’hui les plus menacés. Et puis il y a l’investissement: l’UICN évalue à 0,3% du PIB le montant nécessaire à investir pour la biodiversité, la recherche et l’accompagnement. Qu’on ressorte au moins avec ces engagements-là et un petit peu d’argent dans les caisses me satisferait. Il serait aussi important de redéfinir le rapport Nord-Sud: les richesses naturelles sont au Sud, mais c’est le Nord qui tire profit de leur valorisation monétaire et économique. Il faudrait qu’on rééquilibre ça de manière à avoir un mécanisme qui invite les entreprises, les industries, toutes ces grosses machines économiques du Nord, à voir l’intérêt qu’elles ont pour leurs activités à préserver la biodiversité et les ressources naturelles.

La valorisation, les chiffres: c’est le seul moyen pour faire comprendre aux entreprises et aux politiques qu’il faut agir? 

Dans notre société, on est très sensibles aux chiffres. Les scientifiques ont un rôle encore très important dans les prises de décisions et les prises de conscience. En fin d’année sortira le rapport Pavan Sukhdev, l’équivalent du rapport Stern sur le coût du changement climatique, qui va apporter beaucoup d’eau au moulin. La création de l’IPBES, qui est le Giec de la biodiversité, va faire le lien entre les scientifiques et le politique. Et le fait de quantifier, d’évaluer et d’arriver à mettre des chiffres, permet de dire qu’il y a 40% de notre économie qui dépend directement des services rendus par la nature. On peut annoncer dès aujourd’hui qu’à l’échelle de l’Union européenne, tous les ans, on perd 50 milliards d’euros, soit 1% du PIB et que dans quarante ans, si on ne fait rien, la perte économique sera de 7% du PIB. A contrario, on a un potentiel d’emploi: aujourd’hui il y a 16% des emplois qui dépendent directement de la biodiversité. A partir du moment où on met des chiffres, on prend conscience. Mais le souci pour la préservation de la nature, c’est qu’il y a des choses qui ne se chiffrent pas: l’amour, l’émerveillement, l’imaginaire, la beauté ne se chiffrent pas. Dans la valeur de la nature, dans ce qu’il va falloir prendre en considération, il y a au-delà de la valeur économique une interrogation sur nos propres valeurs.