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ENERGIEUne relance du nucléaire à marche bien trop forcée en France ?

Nucléaire : Avec les nouveaux EPR, une relance à marche bien trop forcée en France ?

ENERGIEIl y a un an, Emmanuel Macron annonçait son intention de construire six nouveaux EPR en France. Depuis, le gouvernement agit tous azimuts pour tenir le cap de cette relance accélérée. Quitte à piétiner le débat démocratique ?
La centrale nucléaire de Penly (Seine-Maritime) qui doit accueillir les deux premiers des six EPR 2 souhaités par Emmanuel Macron.
La centrale nucléaire de Penly (Seine-Maritime) qui doit accueillir les deux premiers des six EPR 2 souhaités par Emmanuel Macron.  - CHARLY TRIBALLEAU / AFP / AFP
Fabrice Pouliquen

Fabrice Pouliquen

L'essentiel

  • Après un examen au Sénat, le projet de loi accélération du nucléaire arrive à l’Assemblée ce mercredi soir. Il sera examiné d’abord en commission puis en plénière à partir de la mi-mars.
  • Il vise à simplifier les procédures administratives pour la construction de nouveaux EPR lorsqu’ils sont sur des sites nucléaires existants. Comme à la centrale nucléaire de Penly (Seine-Maritime), où il est prévu de construire les deux premiers des six nouveaux EPR voulus par Emmanuel Macrcon.
  • Le projet de loi est une brique de plus dans la relance du nucléaire en France que le gouvernement mène tambour battant depuis un an. « Jusqu’à piétiner le débat démocratique », déplorent les ONG.

«J’ai clairement posé la question aux industriels : savent-ils aller au-delà de 14 réacteurs d’ici à 2050 ? », lance Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition énergétique, ce mercredi dans une interview aux Echos. Il y a un an, à Belfort, Emmanuel Macron parlait de construire six nouveaux réacteurs EPR2, dont les deux premierssur le site de la centrale nucléaire de Penly (Seine-Maritime). A cela, il ajoutait huit EPR supplémentaires à l’étude.

Les propos d’Agnès Pannier-Runacher laissent donc entendre que le gouvernement envisage une relance du nucléaire en France plus ambitieuse encore, et la justifie par la nécessité de produire massivement plus d’électricité pour atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. La veille, la ministre réunissait douze de ses homologues à Stockholm (Suède) pour lancer « une alliance du nucléaire » au sein de l’Union européenne, en vue de développer de nouveaux projets et promouvoir cette énergie.



Engager au plus vite les travaux à Penly ?

S’ajoute encore le projet de loi sur l’accélération du nucléaire, déjà passé en première lecture au Sénat, en janvier, et qui atterrit à partir de ce mercredi soir à l’Assemblée. Il sera d’abord examiné en commission puis, à partir du 17 mars, en plénière.

Son but est de simplifier les procédures administratives liées à la construction des futurs EPR. En clair, à Penly, EDF pourrait engager des travaux non-nucléaires (consolidation de la falaise, terrassements, débroussaillages) sans attendre le feu vert de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) - le gendarme nucléaire français - pour la construction à proprement dite des deux futurs réacteurs prévus. Les premiers coups de pioche pourraient ainsi démarrer dès mi-2024, « ce qui permettrait de gagner un à deux ans sur la durée totale du chantier », glisse Ludovic Dupin, directeur de l’information à la Société française d’énergie nucléaire (Sfen).

Le tout donne alors l’impression au Cler-Réseau pour la transition énergétique d’assister à une relance à marche forcée de l’atome. Au point que Marc Jedliczka, vice-président de l’association, se demande quelle mouche a piqué le gouvernement. « Il n’y a pas encore un seul EPR qui marche en France, aucun EPR2 en construction, et Agnès Pannier-Runacher en projette déjà plus de 14 ? », s’insurge-t-il.

Une nouvelle donne plus favorable à l’atome ?

Ludovic Dupin répond, lui, par la nécessité « d’activer tous les leviers de production d’énergie bas carbone pour atteindre nos objectifs climatiques ». « Le nucléaire, au même titre que les énergies renouvelables, résume-t-il. Il ajoute au tableau la guerre en Ukraine. « Elle nous a montré que le modèle à l’allemande d’une dépendance aux énergies fossiles d’un pays tiers [le gaz russe] n’était plus possible ». Le porte-parole de la Sfen rappelle que la France n’est pas la seule à faire ce choix. « Rien que dans l’UE, treize autres pays font de même, souvent d’ailleurs pour se détourner du charbon, précise-t-il.

Une analyse qui fait bondir Pauline Boyer, chargée de campagne « transition énergétique » à Greenpeace France. « Sans même parler des enjeux éthiques et philosophiques que pose le nucléaire, il y a déjà un problème de timing avec ces nouveaux EPR, puisque le premier n’est pas attendu avant 2035, rappelle-t-elle. Or, la crise climatique nous impose de réduire dès à présent nos émissions de gaz à effet de serre. »

Des questions qui « méritent un vrai débat public »

Le coût de ses six nouveaux EPR est estimé autour des 50 milliards d’euros. Pour Pauline Boyer, « c’est autant d’argent qui n’ira pas aux chantiers les plus urgents ». « Soit la maîtrise des consommations d’énergie, via la rénovation énergétique des bâtiments par exemple, mais aussi au déploiement des renouvelables (Enr), sur lesquelles nous sommes très en retard en France, détaille-t-elle. Elles sont au cœur de tous les scénarios de transition énergétique. » Notamment ceux établis par RTE, en novembre 2021, dans sa grande étude Futurs énergétiques 2050. Certes, ces Enr viennent aussi de faire l’objet d’un projet de loi d’accélération, adopté le 8 févier. « Mais on fait plutôt le constat que ce texte a rajouté des obstacles à leur déploiement que l’inverse », déplore Marc Jedliczka, rejoignant alors une critique faite par le Syndicat des énergies renouvelables (SER) qui réunit les professionnels du secteur.

Pour le Cler comme pour Greenpeace, ces questions sur la relance du nucléaire méritent en tout cas un vrai débat public éclairé en France ». Cela aurait pu se faire dans le cadre de la concertation nationale sur le mix énergétique, qui s’est tenue entre le 20 octobre et le 31 décembre, ou lors du débat public sur la construction de nouveaux EPR, lancé le 27 octobre et qui s’est terminé dimanche. Mais Marc Jedliczka déplore des concertations bafouées, « puisque Emmanuel Macron a acté, il y a un an, la construction d’au moins six nouveaux EPR et que tout le monde depuis, y compris dans les hautes sphères de l’État, présente ce discours de Belfort comme la nouvelle politique énergétique de la France. » « En démocratie, théoriquement, le président ne décide pas seul dans son coin », insiste le vice-président du Cler.

L’objectif de réduire à 50 % la part du nucléaire déjà enterrée ?

A la Sfen, on rappelle qu’Emmanuel Macron a été réélu après avoir annoncé son intention de relancer le nucléaire. « Et rien encore n’a été acté dans la loi sur la relance du nucléaire, insiste Ludovic Dupin. Ce sera au Parlement de trancher lors de l’examen de la loi "programmation sur l’énergie et le climat", qui doit fixer les grandes orientations énergétiques françaises pour les années à venir ».

Elle devrait être présentée en juin, puis débattue au Parlement à partir de septembre. Mais une nouvelle fois, Marc Jedliczka et Pauline Boyer craignent que les dés ne soient d’ores et déjà jetés. La preuve, une nouvelle fois, avec cette loi « accélération du nucléaire » actuellement en examen. « En clair, avant même d’acter dans la loi ces nouveaux EPR, on s’interroge déjà sur les façons de réduire le plus possible la durée des chantiers », déplore Marc Jedliczka. Il y a plus préoccupant encore pour Pauline Boyer. « En janvier, les sénateurs sont allés plus loin en utilisant ce projet de loi comme véhicule pour supprimer l’objectif, acté sous François Hollande, de réduire à 50 % la part du nucléaire dans la production d’électricité en 2035, explique-t-elle. C’est scandaleux et on assez peu d’espoir que l’Assemblée revienne dessus. » Même la Sfen tique un peu. « C’était inattendu et pas forcément le moment de le faire », concède Ludovic Dupin.

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