Bretagne : Plutôt que de balancer les petites moules, la profession cherche à les valoriser

SECONDE VIE Les projets essaiment dans la région afin de trouver de nouveaux débouchés pour ces bivalves sous-tailles qui ne peuvent être commercialisés

Jérôme Gicquel
Dans la baie du Mont Saint-Michel, les producteurs n'ont plus le droit de déposer les moules de petite taille sur l'estran.
Dans la baie du Mont Saint-Michel, les producteurs n'ont plus le droit de déposer les moules de petite taille sur l'estran. — J. Gicquel / 20 Minutes
  • Dans la baie du Mont Saint-Michel, les moules sous taille qui ne peuvent être commercialisées sont au cœur d’une bataille.
  • Suite à une décision de justice, les mytiliculteurs n’ont plus le droit désormais de déposer ces déchets sur l’estran.
  • Des projets sont en cours pour valoriser ces moules hors calibres qui représentent entre 15 et 30 % de la production annuelle.

Les bateaux amphibies sont à quai, les bacs entreposés au sol vides et les entrepôts quasi déserts. Dans la baie du Mont Saint-Michel, le petit port du Vivier-sur-Mer (Ille-et-Vilaine) d’ordinaire animé paraît bien triste en ce vendredi glacial de janvier. Avec la fin de la saison de la moule de bouchot AOP, ce haut lieu de la mytiliculture tourne au ralenti depuis une dizaine de jours. Seuls quelques producteurs sont présents pour remettre des jeunes moules dans des filets en vue de la prochaine saison qui s’ouvrira cet été.

La dernière a d’ailleurs été « compliquée » selon la profession qui a vu sa production reculer de 30 % par rapport à la récolte précédente. La faute notamment aux très fortes chaleurs de cet été mais aussi et surtout à un prédateur à dix pattes. « On assiste depuis quelques années à une prolifération des araignées de mer qui dévorent les moules et font des ravages dans les élevages », indique Frédéric Hurtaud, producteur de moules AOP au Vivier-sur-Mer et membre du comité régional de conchyliculture de Bretagne Nord.

Des tonnes de moules entassées sur le port du Vivier

Pour ne rien arranger, la profession s’est également retrouvée au cœur d’une bataille cet automne. Depuis des dizaines d’années, les mytiliculteurs ont pris l’habitude de rejeter dans la baie les petites moules faisant moins de quatre centimètres, la taille minimum requise dans le cahier des charges de l’AOP. Une pratique à l’origine de nuisances, visuelles ou olfactives, pour les riverains mais qui n’avait jusqu’à présent jamais été remise en question. Jusqu’au 21 septembre.

Saisi par deux associations, le tribunal administratif a suspendu ce jour-là l’arrêté préfectoral autorisant l’épandage de ces moules dites « sous taille » sur l’estran. Les producteurs n’ont alors eu d’autre choix que de déverser leurs petites moules invendables à l’entrée du port du Vivier-sur-Mer. En quelques jours, plus d’une centaine de tonnes de coquillages se sont ainsi retrouvées entassées pour le plus grand bonheur des goélands. Un peu moins des habitants qui en ont pris plein le nez et vécu dans la puanteur pendant une dizaine de jours.

15 à 30 % des moules rejetées suivant les années

Pour mettre fin à leur calvaire, une solution a finalement été trouvée mi-octobre avec l’envoi de camions pour acheminer ces tonnes de moules puantes vers la Normandie où elles ont été enfouies. « Une vraie aberration écologique, fulmine Alain Chevalier, mytiliculteur dans la baie du Mont-Saint-Michel. Comme lui, toute la profession espère qu’un nouvel arrêté sera pris pour autoriser de nouveau le rejet des moules hors calibre quand la prochaine saison ouvrira. « On ne les balance pas non plus partout, c’est très encadré, souligne Frédéric Hurtaud. Et cela nous permet de fixer les goélands à certains endroits pour éviter qu’ils viennent attaquer les bouchots. »

Cette polémique est venue mettre en lumière la problématique des moules sous taille dont personne ne sait trop quoi faire. L’enjeu est pourtant de taille quand on sait que 15 à 30 % des moules pêchées dans la baie sont rejetées dans leur milieu naturel suivant les années. « On ne peut pas se satisfaire bien sûr d’un tel gaspillage », indique Alain Chevalier.

L’industrie agroalimentaire intéressée

Pour mettre fin à ce gâchis, plusieurs acteurs misent sur la valorisation de ces petites moules. A Pénestin, dans le golfe du Morbihan, l’association de producteurs Mussella a décidé d’en faire du jus de cuisson pour l’industrie agroalimentaire. Un projet un peu similaire démarre également à Cancale où le groupe Mytilimer, l’un des poids lourds du secteur conchylicole, vient de lancer la construction de son nouveau site de production. Baptisé #Kerbone, le projet prévoit de valoriser les moules hors calibre sous deux formes. « La chair de moules est riche en protéines et peut être transformée pour l’alimentation humaine ou animale, souligne Christophe Le Bihan, directeur général de Mytilimer. La poudre de coquilles de moules intéresse aussi certaines professions, notamment pour la fabrication de lunettes. »



Non loin de là, à Dol-de-Bretagne, le groupement de producteurs Cultimer planche pour sa part sur un projet de méthanisation pour transformer les déchets de ces bivalves en biogaz. Autant de projets de valorisation qui sont vus d’un bon œil par la profession. « Si cela nous permet de trouver des débouchés à ces déchets, on est bien sûr preneurs », assure Alain Chevalier. Et tant pis si cela prive les goélands de leur casse-croûte.