Climat : Attaquer des œuvres d’art, « c’est presque un appel au secours »

interview Après les « Tournesols » de Van Gogh, des militants écologistes s’en sont pris à un tableau de Monet. Un geste qu’analyse Marta Torre-Schaub, chercheuse au CNRS

Propos recueillis par Manon Aublanc
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Des activistes du mouvement "Last Generation" devant le tableau de Claude Monet "Les Meules" au musée Barberini, à Potsdam, le 23 octobre 2022.
Des activistes du mouvement "Last Generation" devant le tableau de Claude Monet "Les Meules" au musée Barberini, à Potsdam, le 23 octobre 2022. — AFP
  • Dimanche, des militants écologistes du groupe « Last Generation » ont lancé de la purée de pommes de terre sur un tableau de Claude Monet au musée Barberini de Potsdam, en Allemagne.
  • La semaine dernière, deux activistes du mouvement Just Stop Oil avaient éclaboussé avec de la soupe à la tomate Les Tournesols, une œuvre de Vincent Van Gogh, à la National Gallery de Londres.
  • Pour Marta Torre-Schaub, directrice de recherche au CNRS, spécialiste en droit de l’environnement et changement climatique, ces militants « n’ont pas juste voulu détériorer une œuvre d’art » mais « se rendre visibles ».

EDIT : Ce jeudi 27 octobre 2022, trois militants écologistes portant des t-shirts « Just Stop Oil » ont pris pour cible le tableau « La Jeune Fille à la Perle », de Johannes Vermeer, au musée Mauritshuis de La Haye. Ils ont jeté une substance inconnue sur l'oeuvre, et l'un d'eux s'est collé au tableau. Cette action fait suite à d'autres, similaires et récentes, que nous évoquons dans cette interview, que nous vous proposons donc de (re)lire.

« Est-ce qu’il faut lancer de la purée sur un tableau pour que vous écoutiez ? Ce tableau ne vaudra plus rien si nous devons nous battre pour trouver de quoi manger ». Dimanche, au musée Barberini de Potsdam (Allemagne), le tableau de Claude Monet Les Meules a été pris pour cible par les militants écologistes du mouvement Last Generation. Vêtus de gilets orange, les deux activistes ont lancé de la purée de pommes de terre sur l’œuvre, protégée par une vitre, avant d’être interpellés.

Le 14 octobre déjà, deux militantes écologistes du mouvement Just Stop Oil s’en étaient prises au chef-d’œuvre de Van Gogh Les Tournesols à la National Gallery de Londres. La peinture, qui avait été aspergée de soupe à la tomate, n’a subi aucun dommage. Mais pourquoi les activistes écologiques multiplient-ils les actions contre les œuvres d’art ? Pour le comprendre, 20 Minutes a interrogé Marta Torre-Schaub, directrice de recherche au CNRS et spécialiste en droit de l’environnement et changement climatique.

Pourquoi les militants écologistes s’en prennent-ils ainsi à des œuvres d’art ?

Ces militants sont en colère contre l’inaction des pouvoirs publics et de la communauté internationale, ils veulent faire passer un message, montrer qu’ils sont préoccupés. Leurs actions suivent une certaine stratégie : elles n’ont pas eu lieu dans une rue vide ou une galerie peu connue, mais dans de grands musées. Ce n’est pas anodin, ils ont choisi des lieux très fréquentés pour être visibles, attirer l’attention et choquer. C’était d’ailleurs la même démarche, cet été, pour les actions menées à Roland-Garros ou sur le Tour de France.

A titre personnel, je suis perplexe. Pourquoi s’attaquent-ils à la culture ? L’art est un des éléments qui caractérise notre humanité, nous différencie. C’est un peu dommage de s’attaquer à cette partie d’humanité, alors qu’eux-mêmes veulent se battre pour leur génération, pour la survie de l’humanité dans cette planète en péril.

Ces formes de désobéissance civile sont-elles de plus en plus nombreuses ? 

Le militantisme écologique a changé en dix ans. Ils ne vont plus manifester devant les sièges de grands groupes énergétiques. C’est une autre génération, avec une stratégie différente. Ils savent qu’ils doivent toucher le grand public pour avoir une chance de faire bouger les choses, donc ils font dans la démonstration.

Ils ont ciblé le tableau, c’était préparé, réfléchi. L’art, c’est universel, ça parle à beaucoup, c’est durable dans le temps, dans l’Histoire, donc forcément, c’est bien plus percutant.

Le militantisme écologique s’est donc rajeuni, pourquoi ?

Il s’agit bien souvent de lycéens ou d’étudiants n’ayant pas terminé leur cursus. Ce mouvement s’est beaucoup rajeuni depuis le lancement de Friday For Future, en 2018, par Greta Thunberg. A l’époque, elle n’avait que 14 ans. Maintenant, les jeunes ont un modèle à suivre, ce qui n’était pas le cas avant.

D’autant plus que les jeunes ont bien plus accès à l’information et que les réseaux sociaux ont largement contribué à ce « rajeunissement ». Même si leurs actions sont spontanées, il y a un effet d’entraînement. Il n’y avait pas une telle communication, une telle coordination il y a dix ans. En tout cas pas à ce niveau-là.

Ces actions, notamment contre des œuvres d’art, ne risquent-elles pas de desservir le combat pour la préservation de l’environnement ?

Il y a toujours le risque que certains trouvent que cela va trop loin ou estiment que c’est inutile et qu’ils feraient mieux d’essayer de dialoguer. Mais il y a incontestablement des interrogations sont légitimes : Ont-ils besoin de jeter de la purée de pommes de terre ou de la soupe de tomate sur les tableaux ? Est-ce vraiment nécessaire ? Cependant, beaucoup comprennent que les jeunes n’ont absolument rien pour faire entendre leur parole, aucun levier d’action, si ce n’est le droit de vote. Ils ne savent pas dans quel monde ils vont vivre, comment ils vont le récupérer. La jeunesse est angoissée. D’une certaine manière, c’est presque un appel au secours.

Ces militants veulent que les gens retiennent le geste et le message. Et c’est par ce geste qu’ils envoient leur message. Quelqu’un qui voit ça va se poser la question, ce qui conduit à s’interroger sur leurs motivations, leur groupe, leur message. Ils obtiennent ce qu’ils voulaient : on se pose des questions sur eux.


Il faut par ailleurs rappeler que ce sont des actions pacifiques. Les tableaux ciblés sont protégés par des vitres et pas susceptibles d’être endommagés. Il n’y a pas de dégradation de biens publics ou d’œuvres d’art à proprement parler.

Manifester dans la rue, bloquer l’entrée d’une centrale nucléaire ou déverser du fumier devant le siège d’une entreprise… Les anciennes méthodes sont-elles dépassées ?

Non, il y a des marches, des grèves, des manifestations, des actions coup de poing, des blocages… Aucune méthode n’est mieux ou dépassée par rapport à une autre. Il y a une multiplicité, un éventail de protestations. Par exemple, les jeunes de Polytechnique ont manifesté en 2020 pour s’opposer à la création d’un centre de recherche et de développement Total. Les étudiants d’AgroParisTech, eux, ont profité de leur remise de diplôme cette année pour appeler à « déserter » des emplois « destructeurs » pour l’écologie.

Ils tentent beaucoup, expérimentent pour voir comment faire passer le message au mieux. On peut imaginer dans le futur que le cinéma, la sculpture ou la littérature soient ciblés, tout est possible. Mais il faudra s’attendre très certainement à d’autres actions dans les mois à venir, à voir si cela sera reste pacifique.