Crise énergétique : Des stockages de gaz pleins en France, l’assurance d’un hiver tranquille ?

Energie C’est l’avantage du gaz sur l’électricité : il se stocke et la France a de quoi mettre en réserve une capacité totale de 130 térawatt-heures. Et les stocks sont pleins à 100 %, annonce-t-on ce mercredi. Bonne nouvelle, mais à quel point ?

Fabrice Pouliquen
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A picture taken on September 19, 2022 shows facilities of the Fluxys gas storage station in Loenhout. (Photo by Kenzo TRIBOUILLARD / AFP)
A picture taken on September 19, 2022 shows facilities of the Fluxys gas storage station in Loenhout. (Photo by Kenzo TRIBOUILLARD / AFP) — Kenzo TRIBOUILLARD / AFP
  • Après le Belgique et le Portugal, la France devient, ce mercredi, le troisième pays européen à annoncer avoir ses stockages de gaz remplis à 100 %.
  • Bonne nouvelle dans la perspective d’un hiver que la guerre en Ukraine rend compliqué. Nos onze sites de stockage ont une capacité de 130 térawatt-heures (TWh), quand nous en consommons environ 300 de novembre à avril, en France.
  • Si ce remplissage à 100 % permet d’attaquer l’hiver plus serein, cela ne nous préserve pas pour autant de tensions sur le gaz dans les mois à venir. Et gare au réflexe de trop puiser dans les réserves dès le début de l’hiver…

Construire un nouveau terminal méthanier au large du Havre, viser une réduction de nos consommations d’énergie de 10 % d’ici deux ans… Deux leviers actionnés par la France pour éviter les pénuries de gaz les hivers prochains, dans ce nouveau contexte géopolitique engendré par la guerre en Ukraine. S’ajoute un troisième : le remplissage au maximum de nos capacités de stockage de gaz. « On vise 100 % au début de l’automne », lançait Elisabeth Borne, la Première ministre, le 23 juin dernier, lors d’une visite au centre de commande national de gaz en Ile-de-France.

Ce mercredi 5 octobre, nous y sommes. Après le Belgique et le Portugal, la France devient le troisième pays européen à avoir ses stockages de gaz remplis à 100 %, ont annoncé, par communiqué, la Commission de régulation de l’énergie (CRE), mais aussi Storengy et Teréga, qui opèrent les sites de stockages en France. Ils sont au nombre de onze, tous des cavités souterraines d’une capacité totale de 130 terawatt-heure (TWh).



Des réserves bien utiles

Cela couvre un tiers de nos consommations annuelles de gaz. Plus même si on ne regarde que l’hiver gazier, entre le 1er novembre et le 30 avril, la période où nos consommations de gaz sont les plus importantes et où les stocks sont utilisés. « Environ 300 TWh sont consommées sur ces cinq mois en France », précise Estibaliz Gonzalez Ferrer, directrice Stratégie et commercial chez Storengy. « Le stockage de gaz contribue à plus de 50 % de nos besoins journalières durant les pointes de froids hivernales* », ajoute-t-elle.

C’est dire l’importance stratégique qu’ont ces réserves, lors d'un hiver « classique », mais encore plus pour celui qui arrive. Car il faudra faire sans le gaz russe qui représentait environ 17 % des importations françaises avant le déclenchement de la guerre. Ce n’est pas la première fois que nous attaquons l’hiver avec les réserves quasi pleines. « C’était le cas déjà des dernières années avec des niveaux de remplissages à plus de 90 % à la mi-octobre », précise Gilles Doyhamboure, directeur Commerce et régulation à Teréga. « La nouveauté, cette année, est qu’on a atteint ces niveaux très élevés plus tôt que d’habitude, poursuit-il. C’est très positif d’être rassuré sur l’état de nos stocks bien en amont de l’hiver. »

Mais qui ne nous mettent pas à l’abri d’un hiver compliqué

De quoi être un peu plus serein donc… Pour autant, ni Estibaliz Gonzalez Ferrer, ni Gilles Doyhamboure ne nous disent à l’abri d’un hiver compliqué. Pas plus qu’Anna Creti, professeure d’économie à l’université Paris-Dauphine et directrice de la chaire Economie du climat. « Ces stocks ne sont pas des réserves de secours dans lesquelles on puiserait que si on en a vraiment besoin, précise-t-elle. On sait qu’on devra les utiliser, pas seulement d’ailleurs pour couvrir les besoins français, mais aussi, possiblement, ceux de nos voisins européens au nom du principe de solidarité européenne. »

Autrement dit, ces stockages remplis à 100 % ne sont pas à considérer comme un « bonus ». GRT-Gaz, principal transporteur de gaz en France, et Teréga (qui en transporte également), comptaient bien dessus dans leurs perspectives pour cet hiver, publiées le 14 septembre dernier. Que l’hiver soit très froid ou moyen, sans pointe de froid marquée*, toutes les sources d’approvisionnement en gaz devront être mobilisées, concluaient les deux entreprises. Il y en a trois : les interconnexions avec les pipelines des pays voisins, les terminaux méthanier (livraison de gaz naturel liquéfié par bateau) et enfin le stockage.

Des réserves à préserver le plus possible

Tout l’enjeu alors, souligne Anna Creti, est d’utiliser le plus finement possible ces 130 TWh stockées, « en appui le plus possible des deux autres sources d’approvisionnement ». Avec cette difficulté, propre au gaz, « qu’on ne peut puise pas aussi facilement dans les réserves qu’on peut le faire avec le pétrole », reprend la professeure d’économie. Question de pression, explique Gilles Doyhamboure. « Plus on vide ces réserves, plus la pression diminue et plus la puissance de soutirage diminue, ce qui réduit alors la capacité qu’on a mobilisé rapidement cette ressource en cas de pics de consommation, précise-t-il.

Ce n’est pas un détail, surtout si nous essuyions des pics de froids tardifs l’an prochain, comme il n’est pas rare en avril, et que les stockages de gaz ont déjà été bien entamés. D’où l’impératif de préserver le plus possible les réserves. Ça ne dépend pas tant de Storengy et de Teréga. « Ce sont les fournisseurs de gaz – qui remplissent d’ailleurs ces stocks- qui décident à quel moment ils puisent dans ces réserves », rappellent Gilles Doyhamboure et Estibaliz Gonzalez Ferrer. Le hic, précise cette dernière, est que ces fournisseurs n’auront peut-être d’autres choix que de se servir très tôt dans ces stocks, « en cas de vagues de froid précoces pour lesquels les autres sources d’approvisionnement ne suffiraient plus à combler la demande de gaz ».

C’est tout l’appel que réitèrent alors Storengy et Teréga ce mercredi : même avec des stockages remplis à 100 %, « en aucun cas nous devons relâcher les efforts de sobriété », réagit Pierre Chambon, Directeur général de Storengy France. Elisabeth Borne devrait le redire ce jeudi matin encore, en présentant le plan de sobriété énergétique que le gouvernement prépare depuis cet été.

* Pour la pointe de froid des 5 et 6 janvier 2021, 66 % du gaz consommé était issu des stockages, illustre Storengy. Ces derniers ont fourni ces jours-là 40 % d’énergie de plus que le parc nucléaire français.

**GRT Gaz et Teréga avaient planché sur deux scénarios. Celui d’un hiver moyen sans pointe de froid marquée, montre un système globalement équilibré, sans déficit de gaz. « Cependant, il y a peu de marge de manœuvre, notamment les jours de consommations les plus élevées », précisaient les deux opérateurs de transport de gaz. Dans le second, celui d’un hiver très froid, « le déficit hivernal peut atteindre 16 TWh, ce qui représente 5 % de la consommation hivernale, un niveau résorbable par l’atteinte des objectifs de sobriété affichés par les pouvoirs publics.