« C’est irrespirable »… Dans la baie du Mont-Saint-Michel, les petites moules s’entassent, les pêcheurs dans l’impasse

Pas Frais Une décision de justice interdit aux mytiliculteurs de rejeter les moules sous taille en mer ce qui pose de gros problèmes

Camille Allain
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Un tas de plus de 100 tonnes de moules sous taille est entreposé depuis plusieurs jours sur le port du Vivier-sur-Mer, générant des odeurs nauséabondes.
Un tas de plus de 100 tonnes de moules sous taille est entreposé depuis plusieurs jours sur le port du Vivier-sur-Mer, générant des odeurs nauséabondes. — Mairie du Vivier-sur-Mer
  • Un tas de plus de 100 tonnes de petites moules s’est constitué sur le port du Vivier-sur-Mer, en bord de la baie du Mont-Saint-Michel.
  • Les mytiliculteurs dénoncent l’absence de solution depuis l’interdiction de rejet des moules sous taille dans la baie imposée par le tribunal administratif de Rennes.
  • Les coquillages en putréfaction génèrent des odeurs nauséabondes et devraient être évacués.

Une légère fumée blanche s’élève au-dessus du tas de coquillage. L’odeur est immonde et personne n’ose s’approcher, à part les insatiables goélands qui viennent là pour se ravitailler. Depuis quelques jours, des tonnes de moules s’entassent sur le port du Vivier-sur-Mer et de Cherrueix (Ille-et-Vilaine) sans que l’on ne sache quand cela s’arrêtera. C’est dans ces petites communes avec vue sur le Mont-Saint-Michel que la plupart des mytiliculteurs de la baie sont implantés. Alors qu’ils avaient l’habitude de rejeter leurs plus petites moules en bord de mer depuis des dizaines d’années, les pêcheurs en sont désormais interdits. La faute à une décision de justice rendue par le tribunal administratif de Rennes le 21 septembre.

Saisie par deux associations, la juridiction a estimé que l’arrêté préfectoral autorisant le rejet de ces « moules sous taille » n’était pas conforme à la loi et l’a abrogé. Le problème, c’est qu’en pleine saison, les pêcheurs de moules n’ont pas vraiment d’autre solution pour se débarrasser des plus petits coquillages qu’ils ne vendent pas. Après les avoir stockés dans des bennes, ils ont décidé de passer à l’action en déversant chaque jour des centaines de kilos de petites moules sur le port. « C’est clairement dégueulasse, c’est une vraie puanteur. Mais nous sommes dans l’impasse. On nous interdit de les rejeter dans la baie, mais on fait comment ? », s’interroge Stéphane Hesry. Mytiliculteur depuis vingt-cinq ans, il a déposé environ 800 kg ce lundi matin sur un tas odorant qui pesait déjà 100 tonnes.

« Ça commence à fermenter, ça fume »

Ce week-end, la maire de la commune s’est rendue sur place pour constater les dégâts. Et elle en garde un souvenir plutôt amer. « C’est pire qu’odorant, vous ne pouvez pas imaginer. Ça commence à fermenter, ça fume… C’est irrespirable ! », assure Carole Cerveau. La maire sans étiquette du Vivier-sur-Mer défend pourtant les pêcheurs, qu’elle a pu rencontrer. « La seule alternative qu’on leur a proposée, c’est d’emporter leurs moules par camion en Normandie pour qu’elles soient enfouies. C’est ça l’écologie ? », s’interroge l’élue.


Un tas de plus de 100 tonnes de moules sous taille est entreposé depuis plusieurs jours sur le port du Vivier-sur-Mer, générant des odeurs nauséabondes.
Un tas de plus de 100 tonnes de moules sous taille est entreposé depuis plusieurs jours sur le port du Vivier-sur-Mer, générant des odeurs nauséabondes. - Le Vivier-sur-Mer

Le problème n’est pas nouveau dans la baie du Mont-Saint-Michel. Depuis des années, deux associations se battent pour encadrer le rejet des moules de moins de 4 centimètres jugées trop petites pour être vendues sous l’AOP. Car la pratique n’est pas sans poser problème. Chaque année, 12.000 tonnes de moules sortent de la baie pour être servies à la crème, marinière ou encore au curry. Le hic, c’est que 10 à 15 % des coquillages arrachés par les bras articulés sont trop petites. Une fois lavées, elles sont presque immédiatement déversées dans certains sites autorisés comme celui de la Larronnière, à Cherrueix. « C’est très encadré et tant mieux, car avant, il n’y avait pas toujours de bonnes pratiques », reconnaît Stéphane Hesry.

Les mytiliculteurs demandent du temps

Le président du syndicat mytilicole 35 plaide pour une « plus grande diversité » de sites autorisés afin de mieux répartir les moules sous taille. Insuffisant pour l’Association pays d’Émeraude mer environnement (Apeme) et la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France (SPPEF) qui veulent défendre cette zone Natura 2000 et demandent l’arrêt des rejets. Leur combat contre les producteurs se heurte à un problème de taille : la quasi-absence de solutions alternatives acceptables. « Nous sommes en pleine saison ! Comment allons-nous faire ? Nous travaillons pour trouver des solutions mais il nous faut du temps », se défend Stéphane Hesry. La météo ne va pas les aider. Car cette année, l’absence de pluie au printemps a ralenti la croissance des moules, qui sont 30 % à ne pas respecter les normes de l’AOP. Accrochées à leur pieu de bois, elles sont nombreuses à être trop petites pour rentrer dans le cahier des charges strict. Faudrait-il le changer ? « L’AOP n’est pas le problème. Nous n’avons fait que reprendre les standards de ce qui se faisait depuis quarante ans », se défend le mytiliculteur.


Face à l’urgence de la situation, la préfecture d’Ille-et-Vilaine a fait savoir que les coquillages devraient être ramassés. C’est la communauté de communes du pays de Dol et de la baie du Mont Saint-Michel qui sera chargée d’évacuer le tas de 100 tonnes de moules et de nettoyer le vieux jus qui pue. L’État promet d’aider les entreprises qui seraient en difficulté à court terme pour financer le procédé. Et à long terme ? Les producteurs espèrent que les projets de valorisation portés par les entreprises Mussela, Mytilimer et Cultimer permettront de commercialiser la chair et les coquilles de ces petites moules.