Mer : Après la pêche électrique, la senne démersale dans le viseur ?

POISSONS Redoutable au point d’être anti-écologique et antisociale, la senne démersale, prisée des Néerlandais, est dans le collimateur des pêcheurs normands et des Hauts de France, qui veulent son interdiction dans les eaux françaises. Réponse ce jeudi ?

Fabrice Pouliquen
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Un bateau de pêche dans la Manche le 15 mars 2022 (Photo illustration)
Un bateau de pêche dans la Manche le 15 mars 2022 (Photo illustration) — Photo by Sameer Al-DOUMY / AFP
  • Ce jeudi, la Commission européenne, le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne se réunissent en trilogue pour se pencher sur les questions ayant trait à la politique commune de pêche.
  • A l’ordre du jour, un amendement voté à Strasbourg le 12 juillet, qui vise à interdire la senne démersale dans les eaux territoriales françaises dans la Manche et en mer du Nord, là où elle est encore pratiquée.
  • Le dossier n’est pas sans rappeler celui de la pêche électrique, autre technique de pêche utilisée principalement par les Néerlandais, mais interdite en Europe depuis l’été 2021. Les griefs sont les mêmes pour la senne démersale, trop redoutable au point d’être anti-écologiste et déloyal.

Bis repetita… Depuis le 1er juillet 2021, la pêche électrique est interdite en Europe. L’épilogue d’un combat de plusieurs années, menées par des pêcheurs français avec l’appui d’ONG comme Bloom. Elle consiste à envoyer des pulsations électriques aux poissons enfouis dans les fonds marins pour les étourdir et ainsi mieux les déloger. Redoutablement efficace, mais loin d’être sans incidence sur la biodiversité sous-marine.

C’est une autre pratique de pêche, jugée tout aussi problématique, qui se retrouve aujourd’hui dans le collimateur : la senne démersale. Cet après-midi, un trilogue – négociations qui réunissent la Commission européenne, le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne – se penchera sur la Politique commune de la pêche (PCP).

Cinq senneurs pour ratisser la superficie de Paris en une journée

A l’ordre du jour, figure un amendement de l’eurodéputée EELV Caroline Roose, voté à une voix près par le Parlement européen le 12 juillet. Il vise à interdire cette technique de pêche dans les eaux territoriales françaises de Normandie et de Hauts-de-France, dans la bande des douze milles nautiques (environ 22 km). « Ce qui reviendrait à la bannir complètement dans nos eaux puisque la pratique l’est déjà ailleurs », précise l’eurodéputée.

La senne démersale ? Laëtitia Bisiaux, chargé de mission à Bloom, parle de cette technique comme d’une évolution du chalut, ce filet en forme d’entonnoir déposé que traînent les navires. « Pour la senne démersale, on a deux câbles, comme deux bras, qui entourent une très grande surface, jusqu’à 3 km², explique-t-elle. Ces câbles sont déposés sur le fond marin et mis en vibration, provoquant un mur de sédiments et de son qui vont apeurer les poissons et les pousser à joindre le centre de la zone encerclée. Petit à petit, les câbles se resserrent, rabattant les prises vers le filet qui n’a plus qu’à être remonté. »




Là encore, ça marche trop bien pour être soutenable environnementalement, ne serait-ce en raison des quantités de poissons que cette technique permet de remonter sur de larges surfaces. « En une seule journée de pêche, cinq navires senneurs peuvent ratisser une surface équivalente à la superficie de Paris », compare un collectif de 120 députés, sénateurs et députés européens français signataires d’une tribune parue dans Le Monde, le 21 septembre, pour demander l’interdiction de la senne démersale dans l’ensemble des eaux territoriales françaises.

Les Néerlandais, encore une fois les plus friands ?

Pêche électrique ou senne démersale… A chaque fois, ce sont les Néerlandais les plus friands de ces techniques. « Ils sont lancés depuis plusieurs années dans une course technologique, déplore Claire Nouvian, fondatrice de Bloom. C’est à celui qui mettra au point la méthode pour capter le maximum de ressources et le plus rapidement possible. » Et tant pis pour les autres ? C’est toute la crainte de ce collectif de parlementaires français, inquiets de voir « ces énormes navires néerlandais », après « avoir vidé la mer du Nord puis s’être rabattus sur la Manche Est », « fondre comme des prédateurs sur la Manche Ouest », écrivent-ils. « Comme la pêche électrique par le passé », pointe au passage Claire Nouvian.

Sébastien Jumel, député PCF de la Seine-Maritime et ancien maire de Dieppe, ne décrit pas la senne démersale comme seulement anti-écologique, mais aussi anti-sociale. En particulier en France, qui a conservé une pêcherie artisanale. Selon Bloom, en avril 2020, elle représente encore 70 % de la flotte des navires de pêche métropolitains et 52 % des emplois du secteur. « Par leur taille, ces navires sont inféodés à un territoire et sont alors les premiers impactés par ces senneurs qui vident un jour une zone de pêche et s’en vont dans un autre le lendemain, reprend Sébastien Jumel. C’est une concurrence déloyale. »

Les pêcheurs français prêts à revenir en arrière ?

Elle n’est tout de même pas le fait que de navires néerlandais. Soixante-quinze senneurs ont des licences pour pêcher dans la Manche, « mais seulement 54 navires sont actifs », dénombre Laëtitia Bisiaux. Dans le lot, Bloom compte 19 chalutiers battant pavillon français, dont 5 appartenant à des armateurs néerlandais. Ça en laisse 14 autres… « Bien souvent, ils se sont convertis pour rester compétitifs et après avoir alerté pendant des années les pouvoirs publics sur les problèmes de cohabitation avec les senneurs étrangers, reprend la chargée de projet à Bloom. Les premiers courriers en ce sens des comités régionaux de pêche datent du début des années 2010. Ils n’ont jamais été entendus. »

Les pêcheurs des rivages normands seraient prêts à faire marche arrière. C’est ce qui ressort d’un sondage organisé mi-septembre par le Comité régional des pêches de Normandie (CRPMEM) et l’Organisation des pêcheurs de Normandie (OPN). Sur les 205 pêcheurs qui ont répondu, 98 % se disent favorables à l’interdiction de la pêche à la senne démersale pour tous les navires de pêche, quel que soit leur pavillon, dans les eaux territoriales françaises.

La France à contre-courant ce jeudi ?

Ce ne serait toutefois pas la position que devrait porter la France à ce trilogue. « Au téléphone, le secrétaire d’État à la Mer [Hervé Berville] me dit être d’accord avec la proposition qu’on porte, mais refuse de la mettre en œuvre, regrette Sébastien Jumel. Il assure que ce n’est pas le bon véhicule législatif, ni le moment de le faire. Pour autant, il ne propose pas de plan B. » Claire Nouvian ne comprend pas plus la position française, « si ce n’est, une nouvelle fois, pour donner gain de cause aux lobbys de la pêche industrielle, bien que très minoritaire », fustige-t-elle.

Pour la directrice de Bloom, c’est bien un choix de société qui se joue : « celui du modèle de pêche que nous voulons en France ». « Artisanale, qui fait vivre nos ports, nos criées, génèrent des emplois locaux à terre… ou industrielle, aux mains d’une poignée de bateaux qui vide la ressource d’un territoire pour l’exploiter ailleurs », abonde Sébastien Jumel. La directrice d’ONG et le député rappellent que le temps presse si on veut garder debout le premier modèle. Ils citent tous deux, comme mauvais signe, la fermeture de la criée de Dunkerque, l’une des trois privées de France, en octobre 2020, faute pour les pêcheurs artisanaux sociétaires de pouvoir l’alimenter en prises suffisantes. Bloom y voit la conséquence de dix ans de pêche électrique qu’on n’a trop tardé à interdire.