Développer les transports en Europe et préserver la biodiversité… L’équation impossible ?

ENVIRONNEMENT Destructions d’habitats, collisions, pollutions… Les routes, les voies ferrées et les canaux ont de multiples impacts sur la biodiversité. Le projet Bison vise à améliorer leur prise en compte alors que le réseau continue de tisser sa toile

Fabrice Pouliquen
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L'autoroute A63 près de Marcheprime, dans le sud-ouest de la France, qui relie Bordeaux à l'Espagne.
L'autoroute A63 près de Marcheprime, dans le sud-ouest de la France, qui relie Bordeaux à l'Espagne. — Thibaud MORITZ / AFP
  • Plus de 25 millions de kilomètres de routes et 335.000 kilomètres de voies ferrées pourraient être ajoutés dans le monde d’ici à 2050 pour répondre à la demande croissante de transport. Dont une partie en Europe de l’Est, qui entend étoffer son réseau dans les années à venir.
  • Ces infrastructures ne sont pas sans impacts sur la faune et la flore. « Pas seulement lors de leur construction, mais sur tout leur cycle de vie », précise Yannick Aufret, l’un des coordinateurs de Bison.
  • Ce projet européen vise à constituer un tronc commun de savoirs pour mieux prendre en compte les enjeux de biodiversité dans la construction et la gestion des infrastructures de transport. Le rapport sera rendu vers juin prochain et fait l’objet d’un point d’étape toute cette semaine.

D’un côté, il y a cette érosion de la biodiversité en cours. Sur les 8 millions d’espèces animales (vertébrés et non vertébrés) et végétales évaluées sur la planète, l’Ipbes, l’équivalent du Giec sur les enjeux biodiversité, en comptait jusqu’à un million menacées d’extinction en 2019.

De l’autre, il y a cette demande croissante de transports, qui fait que les routes et voies ferrées pourraient être deux fois plus nombreuses en 2050 qu’en 2010. Plus de 25 millions de kilomètres de routes et 335.000 kilomètres de voies ferrées pourraient ainsi être ajoutés à l’échelle du globe dans les trente prochaines années, rappelle l’Infra Eco Network Europe (Iene).



Des infrastructures à venir en Europe de l’Est et à adapter à l’Ouest

Ce réseau européen de scientifiques, ingénieurs, acteurs opérationnels, réunis cette semaine à Cluj (Roumanie) pour sa conférence bisannuelle, pousse pour un réseau d’infrastructures de transport pan-européen écologiquement soutenable. Car l’enjeu est aussi européen*. Certes, une grande part (85 %) des infrastructures attendues le sont dans les pays en voie de développement. « Mais l’Europe de l’Est cherche aussi à étoffer son réseau et à l’Ouest, la tâche est de l’adapter à cet enjeu biodiversité », explique Yannick Autret, expert transport énergie et environnement au Commissariat général au développement durable.

C’est tout l’objet du projet Bison, pour Biodiversity and infrastructure synergies and opportunities for european transport networks. Lancé en janvier 2021, ce programme européen, étalé sur trente mois, vise à identifier les besoins futurs de recherche et d’innovation pour une meilleure intégration des enjeux de biodiversité dans les infrastructures de transport, jusqu’à établir une feuille de route pour agir.

Des impacts qui ne se limitent pas à l’emprise au sol

« Le rapport devrait être rendu d’ici à juin », reprend Yannick Aufret, l’un des coordinateurs principaux de ce projet Bison et qui espère mettre à profit cette semaine de rencontres à Cluj pour avancer sur le dossier. Il est plus vaste qu’il en paraît. Yannick Autret insiste bien sur le terme « cycles de vie des infrastructures » pour rappeler que leurs impacts sur la biodiversité sont loin de se limiter à leur construction, « comme on le résume trop souvent ».

Certes, cette étape est à fort enjeu. « C’est déjà la destruction d’habitats pour les espèces qui vivaient là, commence Sylvie Vanpeene, ingénieure-chercheuse en écologie à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). C’est aussi, potentiellement, des mortalités d’espèces si, par exemple, des arbres sont coupés au moment où ils abritent des nichées d’oiseaux, ou encore des pollutions potentielles liées aux travaux, des cours d’eau notamment. »

Une fois sortis de terre, ces réseaux fragmentent les territoires, coupant les relations et circulations qu’avait établies jusque-là la faune, poursuit Sylvie Vanpeene. S’ajoutent les mortalités par collision. « C’est vrai pour les animaux terrestres, mais aussi les oiseaux et les insectes, dont on se rend moins compte », rappelle la chercheuse de l’Inrae.

Il y a d’autres impacts encore, plus insidieux. « A commencer par la multitude de pollutions que ces infrastructures peuvent engendrer », poursuit Yannick Autret. Altération des sols, pollution de l’air – les particules fines affectent aussi la végétation et la faune –, la pollution lumineuse…, liste-t-il. Sans oublier la pollution sonore. « La dispersion des bruits liés au trafic peut altérer les capacités reproductives des espèces ou nuire à leur capacité à identifier les dangers. »

Une hétérogénéité des pratiques en Europe

Certains de ces impacts sont de mieux en mieux pris en compte dans les projets d’infrastructures, souligne Sylvie Vanpeene. « C’est notamment le cas en France sur les enjeux fragmentation et risque de collisions avec l’instauration des trames vertes et bleues et la définition des chemins régionaux de cohérence écologique dans la foulée du Grenelle de l'environnement en 2012 », précise-t-elle.

Aus passages souterrains, s’ajoutent de plus en plus d’écoponts, ces points de passage pour animaux au-dessus des autoroutes. « Les outils numériques – des logiciels comme Graphab ou des capteurs GPS accrochés aux animaux – sont par ailleurs de plus en plus utilisés pour choisir au mieux l’emplacement de ces passages à faune », complète  Sylvie Vanpeene. 

Ces avancées ne doivent pas cacher « la grande hétérogénéité des pratiques et des prises en considération des enjeux biodiversité dans le cycle de vie des infrastructures », pointe Yannick Autret. « Pas seulement d’un Etat à l’autre, mais à l’intérieur même des pays, y compris en France, où il y a parfois un manque de volonté politique de porter activement le sujet, poursuit-il. Trop souvent, on ne parle que du gain de temps ou du décloisonnement des territoires que vont permettre ces nouvelles voies. Sans calculer la valeur de la biodiversité déjà présente. »

Le coordinateur du projet Bison le reconnaît : ces impacts ne sont pas toujours simples à conceptualiser et quantifier. Certains même restent non maîtrisés ou peu connus. Exemple avec les bordures végétalisées des voies ferrées, routes et canaux. « Cela part du très bon principe de créer des connexions entre les réservoirs de biodiversité, explique Yannick Aufret. Mais ces corridors sont aussi empruntés par les espèces invasives. On l’a vu, en France, avec la Renouée du Japon, qui est ainsi remontée le long des routes, lorsque ces bas-côtés n’étaient pas suffisamment traités. »

Commencer par questionner la demande de transport

Dès lors, avec le projet Bison, « l’idée n’est pas tant de faire un catalogue des bonnes pratiques qu’un état des lieux de la science sur le sujet, en vue de constituer un tronc commun de savoirs déclinable suivant les spécificités de chaque mode de transport, routier, ferroviaire, fluvial, énergétique… », détaille Yannick Autret. Avec, en fil rouge, la nécessité de réfléchir non plus à l’échelle de l’infrastructure, mais du territoire.

Cela implique de se pencher sur les infrastructures déjà existantes alentours et sur la réelle utilité d’en ajouter de nouvelles. C’est bien par cette question que le chercheur suédois Andreas Seiler appelait à commencer, ce lundi, lors d’un point d’étape sur le projet Bison. « Une politique de transport durable doit être à la réduction de la demande, insiste-t-il. Le grand public, les parties prenantes et les dirigeants politiques doivent être prêts à changer d’attitude et de comportement, et c’est peut-être là que résident les plus grands des obstacles. »

Les infrastructures de transport d’énergie en plein essor aussi ?

Routes, voies ferrées, canaux… L’erreur serait de résumer les infrastructures de transports à celles qui charrient les personnes et les marchandises. Yannick Auffret ajoute au tableau les infrastructures qui servent à transporter de l’énergie. Et qui, elles aussi, ont une emprise au sol et des impacts sur la biodiversité. Que ce soit en Europe de l’Est ou de l’Ouest, « les investissements en nouvelles infrastructures se font surtout dans ce secteur de l’énergie, précise le coordinateur du projet Bison. Le taux de croissance de ces réseaux est de 5 % par an au sein de l’UE. »