«En matière d'économie d'eau, chaque geste compte»

Aurélie Blondel

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Pierrick Givonne, hydrologue
Pierrick Givonne, hydrologue — DR

Pour le lavage des dents, il y a deux écoles: ceux qui utilisent un verre et ceux qui laissent couler l’eau pendant le brossage. Ces derniers gaspillent chaque jour plusieurs dizaines de litres – un robinet de salle de bain a un débit moyen de 12 litres par minute.

 

C’est grave docteur? Après tout, les eaux usées ne sont pas perdues, elles sont rendues à la nature, et l’eau est une ressource abondante sous nos latitudes. Pas si simple, objecte Pierrick Givone, hydrologue et directeur de la stratégie et de la recherche au Cemagref, un institut de recherche en sciences et technologies de l’environnement. Il répond aux arguments de ceux qui doutent de la nécessité de protéger la ressource par des gestes quotidiens à la maison.

 

Argument n°1: L’eau qui coule chez nous n’est pas perdue, elle repart dans la nature

L’eau potable est, en France, majoritairement prélevée dans les nappes souterraines profondes, la ressource y est de meilleure qualité et nécessite moins de traitement. Mais c’est dans les rivières que sont rejetées les eaux usées, sans retour direct immédiat dans les nappes. (Le temps moyen de renouvellement total d’une nappe est estimé à plus de 1000 ans.)

 

Le cycle de l’eau est en effet le suivant: l’eau rejetée dans le fleuve s’écoule dans la mer, s’évapore, nous revient sous forme de pluie, dont une petite partie seulement s’infiltre dans le sol jusqu’aux nappes (le reste s’évapore, est absorbé par les plantes ou ruisselle jusqu’aux cours d’eau).

 

Argument n°2: Nos eaux usées sont traitées avant d’être rejetées dans la nature

Oui, mais il n’empêche que l’eau rejetée dans le fleuve est de moindre qualité que l’eau prélevée dans la nappe. La station d’épuration ne nettoie qu’une partie des polluants. Et en matière d’eau potable, c’est autant la qualité que la quantité qui importe. Exemple: la nappe alsacienne est abondante mais sa qualité est menacée par endroits.

 

Or, il ne faut pas oublier que l’on ne peut pas utiliser n’importe quelle eau pour produire de l’eau potable, il y a des critères minima de qualité aussi pour la ressource brute. En matière de qualité, chacun peut agir à la maison en évitant de rejeter trop de substances chimiques avec les eaux usées (produits ménagers et d’hygiène, médicaments, lessive, etc.)

 

Argument n°3: L’eau est abondante


L’eau est une ressource abondante sur Terre – le stock est de 1,4 milliard de km3. Mais l’eau douce n’est qu’une petite partie de cette eau – 2,5%. Sans compter que 69% de ces 2,5% sont retenus dans les glaces des régions polaires… Quant à l’utilisation de l’eau de mer dessalée, ce n’est pas une solution écologiquement durable, elle nécessite beaucoup d’énergie.

 

Argument n°4: La France ne manque pas d’eau

Il est faux de dire que la France ne connaît pas de situations de stress hydrique, il y a des endroits où, par moment, 100% des besoins ne sont pas satisfaits, par exemple dans le sud-ouest. De plus, le cycle de l’eau n’est pas local, il ne se boucle qu’à l’échelle mondiale.

 

Argument n°5: Notre eau potable n’est qu’une petite part de l’eau prélevée

C’est vrai. L’eau potable ne représente au niveau mondial qu’environ 10% du total prélevé par l’homme. C’est plus de 70% pour l’agriculture. Ce n’est donc pas forcément à la maison que se situe l’enjeu principal, mais chaque geste compte, en particulier en termes de qualité.

 

Argument n°6: Avec le changement climatique, les précipitations annuelles seront plus abondantes.

Pas forcément. Ce n’est pas seulement la quantité de pluie qui compte, c’est aussi sa répartition dans l’année. Or, cette répartition temporelle est affectée par le changement climatique. S’il n’y a que deux séquences de pluie par an, à quantité égale, cela ne sert à rien pour les nappes. Les pluies violentes ne s’infiltrent pas dans les sols, elles ruissellent. Et les pluies de printemps s’infiltrent moins que les pluies d’hiver car elles sont consommées par les plantes, en pleine croissance.