Climat : L’épargne est-elle un poids lourd de notre empreinte carbone ?

FINANCE Tout dépend de la banque et de l’utilisation qu’elle fait de l’argent de ses clients. Mais chez certaines, l’empreinte carbone de l’épargne peut peser très lourd. Pour en avoir conscience et pousser à l’action, l’ONG Reclaim Finance lance ce lundi changedebanque.org

Fabrice Pouliquen
Suivant la banque où il est placé, l’argent peut devenir le premier poste d’émissions de CO2 d’un particulier.
Suivant la banque où il est placé, l’argent peut devenir le premier poste d’émissions de CO2 d’un particulier. — iStock / City Presse
  • Les banques jouent un rôle clé dans l’équation climatique, à la fois indispensables pour financer la transition mais pouvant aussi contribuer à aggraver la crise en finançant le développement d’activités incompatibles avec les objectifs climatiques.
  • Pour faire prendre conscience de cette ambivalence, l’ONG Reclaim Finance lance ce lundi changedebanque.org.
  • Un site qui explique le lien entre finance et climat et donne les clés pour prendre la main sur l’empreinte carbone de son épargne.

On n’y pense pas forcément, faut dire que ça ne saute pas aux yeux. Mais notre épargne aussi a son empreinte carbone. Et pas qu’un peu. Suivant la banque où il est placé, l’argent peut devenir le premier poste d’émissions de CO2, indique Oxfam, qui propose  un calculateur en ligne pour permettre à chacun de faire l’estimation.

Quand l’empreinte carbone annuelle moyenne d’un Français est de 11,2 tonnes équivalent CO2 (eqCO2) par an, celle de son épargne grimperait à 16 tonnes eqCO2 par an pour 25.000 euros placés à la Société Générale, calcule l’ONG. C’est 15 tonnes eqCO2 chez BNP Paribas, 11 tonnes au Crédit Agricole… contre 8,8 tonnes à La Banque Postale.



L’impératif de cesser les investissements dans les nouveaux projets fossiles

Tout dépend donc de comment ces établissements utilisent l’épargne de leurs clients. C’est toute l’ambivalence des banques, qui jouent un rôle clé dans l’équation climatique. « Elles sont indispensables pour financer la transition, mais peuvent aussi contribuer à aggraver le dérèglement climatique, en finançant le développement d’activités incompatibles avec les objectifs internationaux », expose Reclaim Finance, ONG qui scrute l’impact de la finance sur le climat. Pour y voir plus clair, elle lance ce lundi changedebanque.org, site qui aide à faire le tri entre les banques françaises qui continuent d’aggraver la crise climatique et celles qui proposent des alternatives responsables.

Pas facile en effet de s’y retrouver alors que ces dernières années, les acteurs de la finance ont multiplié les engagements climatiques. Et les grandes banques françaises ne sont pas en reste. Elles ont toutes rejoint la Net-Zero Banking Alliance, qui se fixe l’objectif de la neutralité carbone d’ici à 2050, avec une réduction de leurs émissions de 50 % d’ici à 2030. « Cela implique d’en finir immédiatement avec les investissements dans les nouveaux projets énergies fossiles, charbon, pétrole ou gaz », rappelle Lucie Pinson, directrice de Reclaim Finance.

Cet impératif de sortir des énergies fossiles s’ancre peu à peu dans les esprits. Plusieurs pas ont été franchis en ce sens par les Etatsà la COP26 de Glasgow, en novembre. Quelques mois plus tôt, la très influente Agence internationale de l’énergie (AIE) appelait à ne plus investir, dès à présent, dans de nouvelles installations pétrolières ou gazières , dans un rapport qui a fait grand bruit.

Un fossé entre la rhétorique et les actes ?

Mais on n’y est pas encore… « Entre 2016 [au lendemain de l’accord de Paris] et 2021, les grandes banques françaises - de BNP Paribas à Natixis* en passant par le Crédit Agricole ou la Société Générale - ont alloué plus de 350 milliards de dollars aux énergies fossiles », déplore Lucie Pinson. De quoi faire de la place de Paris le premier soutien de l’UE à cette industrie, talonnant Londres, précisait l’édition 2022 du  « Banking on climate chaos », rédigé par une coalition d’ONG européennes spécialisées sur la finance climat, dont Reclaim Finance.

Cette source d’argent n’est toujours pas tarie, pour Lucie Pinson. « Autant les banques françaises se sont mises en ordre de marche sur le charbon, autant elles continuent à soutenir financièrement des projets ou des entreprises qui continuent de se développer dans le gaz et le pétrole », explique-t-elle. Un cas d’école pour Reclaim Finance : Total Energies. Certes, la compagnie pétrolière française se tourne de plus en plus vers les renouvelables. « Mais le problème, ce sont les soutiens financiers non fléchés que les banques françaises continuent d’allouer à Total, reprend Lucie Pinson. Or, la major consacre encore 70 % de ses dépenses d’investissements au pétrole et au gaz, notamment dans des projets qui sont des bombes climatiques. » Notamment « EACOP », qui entend relier l’Ouganda à la Tanzanie par le plus grand oléoduc chauffé (1.443 km] au monde.

C’est toute l’idée de change-de-banque.org : donner les clés pour comprendre ce lien entre finance et climat, et celles pour agir afin de réduire l’impact carbone de son épargne. « On a un nombre accru d’acteurs bancaires et de néobanques [dont les services sont accessibles principalement en ligne] qui prennent le contrepied des banques traditionnelles en montrant une véritable ambition de jouer un rôle majeur dans la transition écologique et de donner un impact positif à l’argent de leurs clients », observe Lucie Pinson.

« Susciter un élan collectif »

La banque verte parfaite n’existe pas, insiste Changedebanque.org. Mais en analysant la façon dont sont gérés les fonds, les garanties données ou leur relation partenariale avec d’autres établissements bancaires, Reclaim Finance fait ressortir quatre alternatives responsables : la Banque Postale, le Crédit Coopératif , les néobanques  Helios et Green Got. L’ONG met aussi en avant  LITA.co, groupe européen qui organise depuis 2014 des levées de fonds pour des entreprises qui justifient d’un impact social ou environnemental. Ou encore La Nouvelle banque fraternelle (La Nef), coopérative financière qui collecte de l’épargne pour financer des projets à impact social, écologique ou culturel.

Tout l’espoir de change-ta-banque.org est de susciter des passages à l’action. Un onglet permet même d’informer son conseiller bancaire de sa décision de changer de banque. « Et le site ne s’adresse pas qu’aux particuliers, indique Lucie Pinson. Nous avons travaillé sur divers profils – étudiant.e, chef.fe d’entreprise, représentant.e de collectivité ou de fondation. L’enjeu, au-delà de l’action individuelle que représente le fait de changer de banque, est de susciter un élan collectif. »

* Banque d’investissement du groupe Banque Populaire-Caisse d’Epargne.