Marseille : « C’est un massacre », les scientifiques constatent avec désolation les effets de la canicule sur les fonds marins

REPORTAGE Depuis ce lundi, une dizaine de plongeurs multiplient les excursions sous-marines à Marseille pour constater la mort massive de coraux dans le parc national des Calanques

Mathilde Ceilles
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Un plongeur scientifique prélève du corail mort dans le parc national des Calanques
Un plongeur scientifique prélève du corail mort dans le parc national des Calanques — Olivier Bianchimani

C’est un décor qu’Olivier Bianchimani a vu des milliers de fois, depuis vingt ans qu’il est installé ici. Comme d’habitude, le bateau a jeté l’ancre dans cet endroit aux airs de paradis, au large de l’île Maïre, au cœur du parc national des Calanques et tourne le dos à la Bonne Mère de Marseille. Mais sous l’eau, le paradis baigné de lumière devient enfer, sous les yeux d’un Olivier Bianchimani catastrophé. Le directeur de l’association Septentrion Environnement est le premier à remonter sur le Cromagnon. Les bouteilles encore sur le dos, Olivier Bianchimani demeure sonné. Alors qu’il se déséquipe, le plongeur​, sous le choc, répète, comme pour mieux réaliser : « C’est dévasté. C’est incroyable. Je n’ai jamais vu ça. C’est catastrophique. »

Son collègue Tristan Estaque, plongeur scientifique au sein de l’association, sort à son tour la tête de l’eau. « C’est chaud, hein ? lance Olivier Bianchimani, hébété. Tout a brûlé. C’est comme si tu te promenais avant dans une belle forêt, dont il ne reste aujourd’hui plus que les feuilles et le tronc. Une forêt fantôme. » « Un massacre, souffle Tristan Estaque. Un gros massacre. Avant, il y avait un mur de gorgones. Et tout est mort. Ça n’a plus rien à voir. » « Putain… », laisse échapper Olivier dans un souffle. Les victimes de ce massacre massif, ce sont en effet les fonds marins, et plus particulièrement les gorgones, ce corail de couleur rouge emblématique de la faune de la Méditerranée. Hier légion dans les fonds du parc national des Calanques, cet animal, très sensible aux fortes chaleurs, a massivement et subitement disparu au large de Marseille, au milieu du mois d’août. Soit après plusieurs semaines d’une eau anormalement chaude en raison de la canicule dans les Calanques, avec des pics à 27 degrés.

« Des palanquées remontaient de l’eau en pleurs »

L’alerte a été donnée à l’association par des clubs de plongée de la région il y a une dizaine de jours. « Des directeurs de club de plongée m’appelaient pour me dire que des palanquées remontaient de l’eau en pleurs », raconte Solène Bastard, la directrice adjointe de l’association. Epaulés de chercheurs et du parc national des Calanques, les membres de l’association ont organisé à la hâte une série de plongées, pour en avoir le cœur net. Objectif : s’immerger dans le plus d’endroits possibles dans les Calanques pour constater, photographier les éventuels dégâts, mais aussi prélever les gorgones mortes afin de les faire analyser, après les avoir placées dans des éprouvettes.

Et, depuis les premières plongées survenues ce lundi, se répètent les mêmes scènes de désolation. En ce jeudi matin, le Cromagnon prend la direction de la grotte aux corails, haut spot de plongée sous-marine. A peine sortis de l’eau, Tristan Estaque et sa collègue Justine renfilent leurs palmes, à la recherche de la précieuse gorgone. Quelques minutes plus tard, le constat est sans appel. Lorsqu’elle refait surface, Justine adresse un geste accablé aux autres membres de l’équipage. « Tout est nécrosé ou presque, raconte Tristan Estaque. Sur la centaine de colonies, il y en a peut-être une vingtaine de saines. C’est la première fois de ma vie que je vois des nécroses aussi récentes. »

« Des éponges commencent à mourir »

Dans la cabine du bateau, Quentin Schull étiquette une par une les éprouvettes qui vont être envoyées pour analyse à des laboratoires de l’université d’Aix-Marseille et de l’institut océanographique de Monaco. « D’habitude, on fait pas ça sur le bateau mais à terre en laboratoire, explique le chercheur en écophysiologie au sein de l’Ifremer-Marbec. Mais là, le phénomène a été tellement rapide qu’on est en flux tendu en permanence. Et ce que l’on constate, c’est que tout est en train de mourir. D’habitude, à la fin de l’été, on a 10 à 15 % de mortalité des gorgones. Là, on arrive à 90 %. C’est l’hécatombe. »

Une mortalité qui pourrait en entraîner d’autres, quand on sait que les gorgones constituent un habitat naturel pour de nombreuses espèces. « Les gorgones sont devenues blanches, et tous les poissons qui s’abritaient ici ne sont plus là, regrette Tristan Estaque. Des éponges commencent à mourir. Des mollusques aussi. On a retrouvé que les coquilles. Et tout ça est terminé. » A la prochaine tempête, le courant emportera les squelettes de coraux. Et les scientifiques estiment qu’il faudra un demi-siècle pour que les gorgones reviennent telles qu’elles ont été dans ce coin-là de Méditerranée.