Energie : « Il faut réfléchir à une sobriété collective qui ne dénigre pas les petits gestes mais les encourage »

INTERVIEW Le gouvernement présentera fin septembre son plan sobriété pour affronter la crise énergétique. Reste à embarquer tous les Français dans ce projet. A ce sujet, Terra Nova propose 14 mesures que décrypte Nicolas Goldberg, responsable énergie du think-tank

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen
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L'interdiction des terrasses chauffées, effective depuis le 31 mars 2022, est l'une de ces mesures qu'il est important de faire appliquer pour le think-tank Terra Nova. Tant pour économiser de l'énergie que pour envoyer le bon signal aux Français.
L'interdiction des terrasses chauffées, effective depuis le 31 mars 2022, est l'une de ces mesures qu'il est important de faire appliquer pour le think-tank Terra Nova. Tant pour économiser de l'énergie que pour envoyer le bon signal aux Français. — DUCLOS/SIPA
  • Difficile aujourd’hui d’ignorer l’ampleur de la crise énergétique à laquelle nous sommes confrontés et qui pourrait s’amplifier encore dans les mois à venir, jusqu’à en arriver à des coupures d’approvisionnement.
  • Depuis cet été, le gouvernement prépare les Français à la perspective d’un hiver rude, à coups d’appels à la sobriété lancés aux particuliers comme aux entreprises. Une feuille de route sobriété est aussi en préparation et devrait être présentée prochainement.
  • Comment réduire nos consommations au-delà des petits gestes du quotidien, utiles mais insuffisants ? C’est tout l’enjeu de la réflexion en cours pour le think-tank Terra Nova, qui met quatorze propositions sur la table. Nicolas Goldberg, responsable énergie du think-tank, nous en dit plus.

Sobriété… Jamais le terme n’aura été autant évoqué qu’en cette rentrée. A commencer par l’exécutif. Le 14 juillet, Emmanuel Macron évoquait un « plan sobriété » en cours de préparation, qu’Elisabeth Borne devrait présenter fin septembre ou début octobre. Étonnant de voir à quel point ce concept, autrefois honni lorsqu’il était invoqué pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, est devenu à la mode en quelques mois. La guerre en Ukraine et la perspective de devoir se passer des hydrocarbures russes sont passées par là, aggravant  la crise énergétique qui couvait en Europe et l’exposant à un hiver à haut risque. Avec « des prix élevés à coup sûr, des restrictions sans doute, des coupures d’approvisionnement peut-être », dépeint Terra Nova.

Dans ce contexte, « la sobriété sera nécessaire pour diminuer nos consommations énergétiques et faire collectivement face au choc que nous sommes déjà en train de subir », poursuit le think-tank. Reste à embarquer l’ensemble des Français dans cette démarche de sobriété. Dans cette optique, Terra Nova soumet quatorze mesures au débat dans une note publiée le 23 août. L ’auteur, Nicolas Goldberg, responsable « énergie » du think-tank, répond à 20 Minutes.



Quelle est la genèse de cette note ? Est-ce justement cette annonce d’un plan sobriété à venir, par Emmanuel Macron, le 14 juillet ?

Non, nous avons commencé à plancher sur cette note dès juin, au moment où l’on commençait à avoir des premières injonctions de « petits gestes ». C’est bien, ces petits gestes. Ils ont un effet. Mais la sobriété ne s’arrête pas à cela. Nous voulions réfléchir aux façons d’impulser une sobriété collective qui ne dénigre pas ces petits gestes mais les encourage, tout en ayant un effet d’échelle.

Entre-temps, il y a eu l’annonce d’un plan sobriété. Bien sûr, nos quatorze propositions peuvent nourrir la réflexion, nous avons d’ailleurs été consultés par le gouvernement. Nous espérons juste qu’on ne retiendra pas seulement les mesures de court terme qui visent à sécuriser les approvisionnements énergétiques cet hiver. Nos dernières propositions portent beaucoup plus sur des changements à long terme. Il faut considérer cette crise énergétique comme une opportunité pour nous mettre collectivement sur le chemin d’une décarbonation plus active et plus rapide.

Le 23 juin, Elisabeth Borne et Agnès Pannier-Runacher fixaient l’objectif de baisser 10 % de la consommation d’énergie finale de la France d’ici à dix ans… Pourquoi ce cap, qui peut paraître facile aux premiers abords, est loin de l’être ?

A titre de comparaison, le premier paquet Énergie-Climat du Conseil Européen, en 2008, fixait comme objectif 20 % d’économies d’énergie finale en vingt ans. Il n’a pas été atteint par la France. Viser - 10 % en deux ans implique d’aller cinq fois plus vite.

Des secteurs ont déjà veillé à réduire leurs consommations, tout simplement parce qu’elles impactaient leur compétitivité. C’est le cas de l’industrie. Par ailleurs, nous avons déjà capté les gisements d’économies les plus faciles. Notamment le passage progressif  d’un éclairage incandescent à un éclairage fluorescence (LED). Autre exemple : l’installation de portes sur les frigos dans les hypermarchés. En 2012, le secteur s’était engagé à fermer 75 % de ses frigos d’ici à 2020. Cet effort a entraîné une chute importante de consommation électrique dans le secteur.

Heureusement, il reste encore de nombreux leviers à actionner. Dans le secteur du bâtiment en particulier.

Sommes-nous toujours en France dans un rapport à l’énergie comme si elle était abondante ?

Oui, mais parce que nous ne ressentons pas encore cette crise énergétique. Le bouclier tarifaire [qui, depuis octobre, gèle le prix du gaz et limite à 4 % la hausse du prix de l’électricité] a annihilé tout signal prix qui devrait nous inciter, particuliers comme professionnels, aux économies d’énergie et aux investissements d’efficacité. Sans, nos factures d’électricité auraient augmenté de 35 %. Nous avons bien conscience, à Terra Nova, que de nombreux ménages ont déjà des difficultés à payer leurs factures d’énergie et ne pourraient faire face à de telles hausses. Il y a tout de même des mesures plus intelligentes à faire que ce bouclier tarifaire sans ciblage social et très lourd financièrement pour l’Etat [20,7 milliards d’euros au dernier décompte de juillet]. Nous proposons de l’éteindre progressivement, en utilisant l’argent récupéré par l’État pour renforcer les aides aux plus précaires.

En parallèle, il faut ressusciter et généraliser les tarifs créés lors du choc pétrolier de 1973 par EDF alors en monopole. Notamment les tarifs différenciés par heure, les fameuses heures pleines/heures creuses. Mais aussi des tarifs dit « pointe mobile » comme l’EJP ou Tempo. Ils permettent de bénéficier d’un prix du kwh avantageux la plupart de l’année, en contrepartie d’un très élevé certains jours [22 pour l’EPJ] en période de très forte demande. Les clients sont prévenus la veille. Ces tarifs ont été complètement délaissés

Cela participe à l’un des enjeux forts que vous soulignez dans votre note : donner les bonnes indications aux Français pour qu’ils adaptent leur comportement ?

C’est un des leviers sur lequel travailler. Il est loin d’être négligeable. On l’a vu dernièrement avec le dispositif Ecowatt, auquel particuliers comme professionnels peuvent s’inscrire. Ils reçoivent les alertes de RTE lorsqu’il existe un risque pour les approvisionnements électriques, avec des invitations aux écogestes. En avril, l’alerte orange Ecowatt diffusé au niveau national par RTE avait permis d’économiser 800 mégawatts (MW) à la pointe de consommation. C’est beaucoup. Et ce dispositif est encore assez confidentiel. Imaginez s’il est massifié.

Dans la même veine, nous proposons d’ajouter une « météo de l’énergie » aux bulletins quotidiens, à la télévision notamment. Elle donnerait chaque jour les prévisions sur les tensions sur le réseau électrique, liées souvent d’ailleurs aux températures, avec des indications sur les comportements à adopter.

Avant ce travail sur les bons indicateurs, vous préconisez de commencer par appliquer des lois existantes. Notamment sur l’interdiction des terrasses chauffées, sur l’éclairage des enseignes commerciales la nuit… Le plus évident et le plus facile au final ?

Le plus facile, pas forcément, car cela implique une volonté de les mettre en œuvre, des moyens pour faire des contrôles sur le terrain. Mais oui, de nombreuses mesures de sobriété sont déjà inscrites dans la loi et ne sont pas respectées. Un exemple récent est celui des terrasses chauffées, normalement interdites depuis le 31 mars par  la loi Climat et Résilience. Cette mesure a été très peu suivie dans les périodes de froid qui ont suivi en avril, au nom d’une « tolérance temporaire ».  L’extinction des enseignes lumineuses la nuit n’est ni suivie, ni contrôlée également.

Il y a aussi toutes ces mesures  du code de l’énergie qui limitent  les températures supérieures de chauffage (19°C) et de refroidissement pour la climatisation (26 °C) dans les bâtiments. S’il s’avère complexe et intrusif d’appliquer ce genre de réglementation dans l’habitat privé, l’État et les collectivités territoriales devraient au moins appliquer ces mesures, qui n’exigent aucun investissement, à l’ensemble de leurs bâtiments. Appliquer ces lois permettraient des économies d'énergie importantes. Et ce n’est pas le seul enjeu. Si tous les bâtiments publics limitent le chauffage à 19 °C, alors les particuliers seront tentés de le faire chez eux. Si vous donnez aux Français les infrastructures nécessaires et que vous leur montrez l’exemple, alors les écogestes, ils les font. Nous insistons sur le devoir d’exemplarité de l’État. On pourrait même aller jusqu’à éteindre l’éclairage public des monuments les jours de tensions. C’est symbolique, certes, mais ça enverrait le bon signal.

Et sur le long terme, que convient-il de faire ?

Il faut maintenir l’effort sur les mesures déjà identifiées, pour une grande partie, dans les objectifs de réduction de notre empreinte carbone. Tout ce qui touche aux plans de mobilité durable (relancer le ferroviaire, limiter l’aérien, développer les mobilités douces, légiférer sur le poids des véhicules…), aux changements de modes de consommation (moins de jetable, plus de circuits courts…), à l’aménagement du territoire (rapprochement des lieux de vie et de commerces des lieux de travail…). Nous aurions pu consacrer une note à part à ces sujets. Pour une grande partie, la réponse tiendra dans la refonte de communs plutôt que dans des solutions énergétiques, souvent fossiles. Ce qui implique de faire de la sobriété un projet de société désirable sur le long terme.