Réchauffement climatique : Les Français suffisamment informés pour mettre « fin à l’abondance » ?

DECRYPTAGE Pour que les Français acceptent de changer leurs habitudes afin de diminuer les émissions de carbone, l’Etat devra prendre des mesures contraignantes

Cécile De Sèze
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Des joueurs de golf sur un parcours asséché par la canicule. Illustration.
Des joueurs de golf sur un parcours asséché par la canicule. Illustration. — SICCOLI PATRICK/SIPA
  • Une étude publiée par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) au mois de juillet montre que la population française se dit la moins bien informée sur les causes et conséquences du changement climatique parmi les pays industrialisés.
  • Les Français, néanmoins conscients de l’urgence de la situation, restent réticents à changer radicalement leur mode de vie.
  • L’auteur de l’étude, l’économiste sénior Antoine Dechezleprêtre, et Marta Torre-Schaub, directrice de recherche au CNRS et à l’université Paris-1, livrent à 20 Minutes leur analyse sur le sujet.

Une sécheresse historique, plus de 60.000 hectares de forêt brûlés, trois vagues de canicule et des orages meurtriers en Corse. Les effets du changement climatique sont visibles, et les Français ne peuvent plus les ignorer. Pourtant, une étude de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) publiée en juillet et partagée cette semaine par plusieurs médias révèle que seuls 57 % des Français estiment que « changement climatique existe et est dû à l’être humain ». Un chiffre qui sous-entendrait que 43 % nient cette affirmation, qui fait par ailleurs l’objet d’un consensus scientifique « sans équivoque ».

Alors que nombre de nos confrères ont interprété ces pourcentages comme la démonstration d’un climatoscepticisme, l’auteur principal de l’étude, Antoine Dechezleprêtre, explique une autre réalité à 20 Minutes. L’étude citée par BFMTV ou TF1 Info s’intéresse plutôt à l’acceptation des politiques publiques de lutte contre le changement climatique par les populations. Bilan : ces 43 % ne sont donc pas convaincus que l’homme n’y est pour rien, ils sont simplement mal informés. « Il y a une méconnaissance générale des causes et des conséquences du changement climatique, développe Antoine Dechezleprêtre. Et les Français se plantent sur pas mal de fondamentaux. » Et ils se plantent davantage que leurs voisins européens.

D’ailleurs, selon un sondage Opinion Way « un Français sur cinq ne croit pas au réchauffement climatique ». Même si c’est déjà trop, c’est loin de « près d’un Français sur deux ». De plus, selon un sondage Ipsos publié ce jeudi, le changement climatique est devenu la deuxième préoccupation des Français derrière l’inflation, « son plus haut niveau jamais mesuré », précise le directeur de recherche, Mathieu Gallard. Et l’OCDE le confirme : « Les Français interrogés sont conscients des conséquences potentiellement désastreuses du changement climatique et reconnaissent la nécessité de lutter contre sa progression, au niveau individuel et collectif. »

Des politiques publiques plus ou moins populaires

Toutefois, cela ne veut pas dire que la population est prête à faire de réels sacrifices au quotidien. Malgré l’appel d’Emmanuel Macron à mettre «fin à l'abondance », peut-on compter sur la bonne volonté des Français à se restreindre ? Cela dépendra des politiques climatiques. Par exemple, les personnes interrogées sont majoritairement favorables aux « investissements publics dans des infrastructures décarbonées, à l’obligation de rénovation thermique assortie de subventions, ou à l’interdiction des véhicules polluants dans les centres-villes. » Celle qui semble poser le moins de problèmes ? Prendre moins souvent l’avion.

D’autres propositions sont moins populaires comme « la taxe carbone, l’interdiction des voitures thermiques ou la taxe sur la viande rouge. » Finalement, les mesures qui vont avoir un impact sur le quotidien. « Pour ce qui est des comportements au quotidien, on trouve une minorité prête à faire des efforts », résume Antoine Dechezleprêtre, économiste sénior à l’OCDE, et globalement « la France est la moins prête des pays développés interrogés à changer ses habitudes ». Un « attachement au mode de vie que tous les pays développés semblent avoir », note par ailleurs Marta Torre-Schaub, directrice de recherche au CNRS et à l’université Paris-1, interrogée par 20 Minutes. « Et il va falloir accepter un changement et que les politiques publiques aillent plus loin », ajoute-t-elle.

Cette donnée évolue néanmoins avec le paramètre de la connaissance. Prenons la taxe carbone par exemple : s’il s’agit de l’une des mesures les moins appréciées - on se souvient de l’inédite mobilisation engendrée par cette idée (les « gilets jaunes ») - elle devient plus populaire « lorsque qu’on explique les effets qu’elle peut avoir sur les émissions de CO2 et sur le budget des ménages », nuance l’économiste. « Les répondants se disent prêts à adopter certains comportements décarbonés, à partir du moment où ceux-ci représentent un substitut valable pour leurs modes de vie habituels », abonde l’étude.

L’équité entre les riches et les pauvres

Un autre paramètre est mis en lumière dans l’étude de l’OCDE : six répondants sur dix considèrent comme « très important » que les plus riches changent aussi leur comportement pour qu’eux-mêmes soient disposés à changer le leur. Il ressort ainsi dans plusieurs réponses de l’étude un désir d’équité entre les moins et les plus aisés et cette impression que les politiques publiques peuvent profiter aux plus riches et non aux plus modestes.

« Il y a cette impression que les riches pourraient continuer à se payer ce qui deviendrait un luxe : le bœuf, les grosses voitures, etc. La majorité des personnes interrogées ne veulent pas que les riches puissent s’en sortir même en payant plus. Il y a donc un appel à des politiques publiques qui soient équitables pour tout le monde et donc une préférence pour l’interdiction plutôt que pour les taxes », explique Antoine Dechezleprêtre. « Il y aura toujours un clivage sur les sacrifices économiques que doivent faire les individus dans leur vie quotidienne, tant qu’il y aura des niveaux de vie différents dans la société », renchérit Marta Torre-Schaub.

De là à interdire certains luxes comme les jets privés ? Le député EELV Julien Bayou entend déposer une proposition de loi pour les « bannir ». Le gouvernement a rejeté l’idée. « Ce serait du domaine du symbole », estime l’économiste, pour qui ces jets privés sont sans doute « marginaux du point de vue des émissions totales de gaz à effet de serre ». Reste que « le symbole, ça joue quand même ». « Il va falloir réfléchir à ce genre de mesures car il y a un rejet des inégalités très fort et on n’y arrivera pas sans le soutien aux politiques publiques, sans le soutien de la population », précise notre expert.

Des mesures urgentes

Sans un coup de pouce des exécutifs, il ne faudra donc pas compter sur les volontés individuelles pour atteindre la neutralité carbone en 2050. « 72 % de la population mondiale se déclare inquiète, pourtant la mobilisation des citoyens ne progresse pas », démontre ainsi une étude Ipsos publiée en décembre dernier. Nous avons certes compris l’urgence, mais avons du mal à changer nos habitudes. Pourtant, c’est une course contre la montre qui s’annonce car « plus on va tarder à mettre en œuvre des politiques ambitieuses, plus l’effort pour les accepter sera grand », prévient Marta Torre-Schaub. Aujourd’hui, « on a pris un certain retard en conséquence, les sacrifices devront être plus grands dans un temps plus court », ajoute-t-elle. 

Selon nos experts, les pouvoirs publics doivent prendre des mesures de manière urgente « avec des aides économiques plus importantes », selon la directrice de recherche au CNRS. Et d'ajouter : « Il faut stimuler la population pour qu’elle ait envie de changer de mode de vie, ça va être très compliqué si l'on considère la baisse du pouvoir d’achat ou le niveau de vie constaté depuis quelques années, notamment dans les grandes villes ». Alors, côté climat, pour mettre fin à la bamboche, l’Etat devra mettre la main à la poche.