Sécheresse : Vols, désobéissance, jacuzzis éventrés… Est-on arrivé à la guerre de l’eau ?

DECRYPTAGE Des tensions autour de la disponibilité de l’eau apparaissent à cause de la sécheresse et il est temps de prendre conscience que ce n’est pas une ressource inépuisable

Cécile De Sèze
La secheresse de cet ete provoque une crise de l'eau.
La secheresse de cet ete provoque une crise de l'eau. — SICCOLI PATRICK/SIPA
  • La France connaît une situation inédite de sécheresse des nappes phréatiques cet été avec la totalité de ses départements concernés par des restrictions d’eau.
  • Ces interdictions peuvent entraîner des comportements d’incivilité, comme le vol d’eau ou l’endommagement de réserves.
  • Alors que l’eau est une ressource vitale, il est essentiel qu’une prise de conscience générale s’opère sur le fait qu’elle n’est pas inépuisable, et urgent d’adapter notre utilisation pour les décennies à venir.

La France est à sec et la rareté de l’eau dans certains territoires engendre des incivilités. Quelque 400 m3 d’eau destinée à la lutte contre les incendies ont été volés dans un bassin de rétention en Ardèche, département en « vigilance renforcée » sécheresse, a rapporté Le Dauphiné le 4 août dernier.

Fin juillet, des jacuzzis ont été éventrés à Gérardmer dans les Vosges, avec un petit mot à destination des propriétaires : « l’eau, c’est fait pour boire », raconte Libération. Deux réserves d’eau pour l’agriculture ont été endommagées volontairement, sans perte d’eau, en Vendée dans la nuit de lundi à mardi. Des champs sont irrigués en dépit d’interdictions, des piscines privées difficiles à contrôler malgré les restrictions d’eau imposées… Alors, la guerre de l’eau a-t-elle commencé en France ? Aura-t-elle lieu ?

Pas de guerre, mais des tensions

Pas comme on l’imagine, pas comme elle existe déjà dans certaines régions du monde, comme au Moyen-Orient et en Afrique du Nord où « certains villages s’affrontent à d’autres pour survivre, pour avoir accès à l’eau », estime auprès de 20 Minutes Franck Galland, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Même si « la question de la propriété de l’eau est déjà une guerre à l’échelle mondiale », la France reste assez protégée par cette problématique, au vu de ses ressources, ajoute Amandine Richaud-Crambes, ingénieure environnement urbaniste, contactée par 20 Minutes.

Néanmoins, « si ''guerre'' est un grand mot, quand il y a une pénurie, oui ça crée des tensions », abonde Abou Amani, Directeur de la division des sciences de l’eau à l’UNESCO. D’autant qu’avec le changement climatique « les choses vont commencer à être de plus en plus difficile, il faut s’y préparer et sensibiliser la population », ajoute-t-il à 20 Minutes. En effet, cette sécheresse historique, la plus importante depuis 1959 (date où du début des mesures), met en lumière la notion que l’eau n’est pas une ressource inépuisable, alors qu’elle est vitale. « Tandis que les gens pensent que l’eau est un acquis et en abondance, on a négligé sa valeur, l’eau est un bien précieux, qu’il faut savoir gérer et bien partager, en pensant aussi aux générations futures », résume Abou Amani.

Anticipation et sensibilisation

La situation actuelle en France est certes compliquée, mais surtout, n’a pas été anticipée. « C’est une belle piqûre de rappel qu’il faut s’adapter à des situations de sécheresse extrêmes et longues », pointe Franck Galland. Et c’est un des aspects de l’utilisation de l’eau qu’il faut améliorer en France. Cette situation de sécheresse était connue depuis plusieurs mois, il existe des outils qui nous permettent de détecter la tendance de la situation à venir, « il faut alors prendre des actions en amont pour éviter de se retrouver pris de court », comme ça a été le cas aujourd’hui, juge Abou Amani. Sans parler de restrictions d’usage de l’eau anticipées, « l’incertitude des prévisions n’empêche pas de prendre des mesures par principe de précaution​ ».

Parmi elles, sensibiliser la population est une solution primordiale. « Il faut une prise de conscience générale » et pour cela, « il faut que les personnes qui utilisent la même ressource comprennent les priorités, comme l’hygiène, la santé, la sécurité ; par exemple qu’il faut de l’eau dans les bouches d’incendies », illustre Abou Amani. Cela passera par l’éducation des habitants, de « 7 à 77 ans » s’il le faut, pour Franck Galland qui énumère plusieurs basiques : prendre une douche plutôt qu’un bain, éteindre l’eau quand on se brosse les dents… Mais selon lui on peut aussi pousser les ménages à choisir des équipements domestiques « moins gourmands en eau ». « Il faut inciter à consommer moins d’eau, sachant que la consommation quotidienne moyenne d’un Français est de 149 litres d’eau potable par jour, mais qu’il n’y a qu’1 % de l’eau du robinet qui est bue, les 99 % restants sont utilisés dans les toilettes, le bain, les appareils ménagers ou encore le lavage de voiture… »

Sanctionner

Il faut une mobilisation générale. Car l’eau, tout le monde en a besoin, sans exception. « Il n’y a personne dans le monde qui n’a pas à faire à l’eau deux fois par jour, affirme Abou Amani. On a une relation directe à l’eau chaque jour et on doit tous faire des efforts pour changer notre façon d’être et considérer cette ressource à plusieurs ». Et si ça ne marche pas, faut-il davantage contrôler et donc sanctionner ? C’est en effet une solution, « comme pour la Sécurité routière, répond Franck Galland. Si vous ne contrôlez pas, il y a des morts ».

Le chercheur associé au FRS rappelle ainsi que la loi a été durcie en matière de vol d’eau, et plus particulièrement à propos des ouvertures sauvages de bouches d’incendies. Un phénomène appelé le «street-pooling » qui a été très répandu, notamment pendant la canicule de 2015 en Ile-de-France, puis en 2017, quand 500 bouches à eau avaient été vandalisées en une seule journée dans la région, occasionnant la perte de 150.000 mètres cubes d’eau. En février dernier, le gouvernement a créé une nouvelle infraction pour lutter contre ce phénomène qui donne des sueurs froides aux pompiers. « Le fait de procéder, sans motif légitime, à l’ouverture d’un point d’eau incendie ayant pour effet d’entraîner un écoulement d’eau est puni d’une amende prévue pour les contraventions de la 4e classe », prévoit ainsi l’article R644-6. Une réponse pénale qui semble avoir eu un effet puisque cet été, il n’y a pas (encore) eu de faits notables de ce genre.

Evoluer

Désormais, il faut aussi mieux utiliser l’eau que l’on a à disposition. Récupérer l’eau grise, c’est-à-dire l’eau usée qui est recyclée, au lieu de la verser dans les fleuves. « Il faut la réinjecter dans un circuit fermé, comme cela existe en Israël ou à Singapour », conseille Franck Galland. Aujourd’hui, seulement 0,6 % de nos eaux usées sont recyclées, contre 8 % en Italie et 14 % en Espagne, selon l'Office international de l'eau​ (OIE). « On a beaucoup à apprendre des pays semi-arides qui se sont adaptés plus tôt que nous », ajoute le spécialiste.

Cette eau traitée, au lieu d’être envoyée à la mer, et « perdue », pourrait servir à la production agricole, à l’arrosage des greens de golf… « Il va être urgent de tirer des enseignements de cette sécheresse et de prendre les bonnes décisions technologiques. Car, si on a la technologie pour traiter cette eau, on n’a pas encore l’infrastructure », résume Franck Galland, prédisant que d’ici vingt ans, ce sera sans doute le cas. En espérant que les responsables politiques entendent l’urgence. En 2019, rapporte l’OIE, le gouvernement prévoyait de tripler d’ici 2025 les volumes de ces eaux réutilisées, conduisant à valoriser seulement 1,8 % des eaux usées traitées. Encore loin des 14 % observés en Espagne.