Sécheresse : Les communes compensent précipitamment le manque d’eau mais « il faut investir sur le long terme »

SURCHAUFFE Dessalage de l’eau de mer, puisage des lacs naturels et des réservoirs ou ravitaillements par camions-citernes… Comment les villes françaises s’organisent-elles face à la pénurie d’eau ?

Diane Regny
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Sols assoiffés, sources épuisées et eau potable en pénurie... La sécheresse qui touche l'Hexagone a de nombreuses conséquences et nous interroge sur notre usage de l'eau. (PHOTO D'ILLUSTRATION)
Sols assoiffés, sources épuisées et eau potable en pénurie... La sécheresse qui touche l'Hexagone a de nombreuses conséquences et nous interroge sur notre usage de l'eau. (PHOTO D'ILLUSTRATION) — Canva
  • L’Hexagone vit une période de sécheresse « historique », selon les mots de la Première ministre Elisabeth Borne, et le mois de juillet a été le deuxième le plus sec depuis le début des mesures de Météo-France.
  • Dans plus d’une centaine de communes en France aujourd’hui, les canalisations sont vides et l’eau ne coule plus au robinet. Dans de nombreuses villes, on s’organise entre pompage des lacs naturels, ballets de camions-citernes et dessalage de l’eau de mer.
  • Ces méthodes de lutte contre cet épisode de sécheresse seront-elles suffisantes pour les décennies à venir, qui seront de plus en plus caniculaires et sèches ?

La France fait face à une « sécheresse exceptionnelle » d’après la Première ministre Elisabeth Borne. Jeudi, 93 départements font l’objet de restrictions d’eau dont 62 sont considérés « en crise », le niveau d’alerte le plus élevé. Et, d’après Météo-France, l’Hexagone n’avait pas connu un mois de juillet aussi sec depuis 1959. Mais comment les villes s’organisent-elles face au manque d’eau ? Unités de dessalement, camions-citernes, puisages dans des lacs naturels… De nombreuses initiatives se mettent en place alors que plus de 100 communes sont privées d’eau potable en France.

Récolter, assainir et distribuer l’eau des lacs

Quand les communes touchées par la sécheresse et dont les nappes phréatiques sont asséchées ont la chance d’avoir de l’eau douce, elles se tournent vers leurs lacs naturels. Dans les Vosges, la ville de Gérardmer a décidé de puiser dans son lac éponyme. L’eau du réseau public a été déclarée non potable pour 48 heures. « L’eau passe par des stations de potabilisation car il y a un contrôle chimique des eaux qui est fait avant distribution », explique Fabienne Trolard, directrice de recherche à l’Institut national de la recherche pour l’agriculture (Inrae).

La situation n’est pas inédite pour Gérardmer qui a déjà dû puiser dans son lac pendant « quelques jours » en 2015 et 2020, et « de façon plus importante en 2003 » même si ce sont désormais des « situations extrêmes ». Et de plus en plus fréquentes. Il faut donc rester prudent car « on met en danger l’écosystème aquatique que le lac contient si on puise trop et qu’on l’assèche », déclare Fabienne Trolard. Ces sources d’eau douce sont déjà beaucoup sollicitées pour refroidir nos centrales nucléaires. Et cette méthode nécessite évidemment une source d’eau douce sur le territoire de la commune.

Dessaler l’eau de mer malgré les risques environnementaux

Orphelin de lac mais cerné d’eau de mer, le village de Rogliano, en Corse, a, lui, opté pour l’acquisition d’une unité de dessalement, une première sur l’île de Beauté. L’unité a coûté 1,05 million d’euros et produira 500 mètres cubes d’eau potable par jour. L’île de Groix, en Bretagne, a aussi investi dans un tel dispositif. La solution futuriste parfaite face à la sécheresse ?

« C’est très cher et, surtout, on se retrouve avec des saumures, c’est-à-dire de l’eau extrêmement salée dont on ne sait pas quoi faire », tempère Fabienne Trolard, docteure en géoscience et experte de la gestion des ressources en eau. « On commence à avoir quelques usines de dessalement de mer en Méditerranée , mais, derrière, on a un véritable problème environnemental parce qu’on ne sait pas quoi faire des déchets », illustre-t-elle. En moyenne, pour chaque litre d’eau douce généré, 1,5 litre de boue saline est rejetée, généralement dans l’océan, bouleversant les écosystèmes.

La « dernière solution »

Parfois, les villes n’ont ni eau douce, ni eau salée sur leurs terres. Elles s’appuient alors sur leurs voisines et sont contraintes de s’approvisionner avec des camions-citernes. « En général, c’est la dernière solution parce qu’on déplace juste l’eau », souligne Fabienne Trolard qui évoque une « solution d’urgence ». Une analyse que partage le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, qui demande aux communes « d’anticiper ». « Si vous devez aller fournir de l’eau, il ne faut pas vous en préoccuper le matin où il n’y a plus d’eau dans les canalisations », a-t-il lancé jeudi, lors d’une visite dans les Alpes-de-Haute-Provence.

Pour éviter les pénuries et modérer le ballet de l’eau sur les routes franciliennes – déjà bien sollicitées par les vacanciers – les départements sortent leur arme la plus classique : les restrictions. Plus les temps sont secs, plus l’usage de l’eau est limité. Pour les départements en « crise », le niveau d’alerte le plus élevé, seuls les prélèvements prioritaires sont autorisés. Pas question d’arroser sa pelouse ou de nettoyer sa voiture.

Des réservoirs creusés à l’avance

Mais « il est difficile de contraindre les habitants et de les surveiller », souligne Fabienne Trolard, qui insiste sur le travail de pédagogie pour que « tout le monde comprenne que ces ressources sont limitées et qu’il faut les gérer au mieux ». De plus, « c’est seulement quand on a le nez dessus qu’on se dit qu’on devrait s’en occuper alors que ça demande des investissements des années voire des décennies en amont », souligne la docteure en géoscience.

En Ile-de-France, quatre lacs artificiels ont été creusés dans les années 1960 pour réguler le cours de la Seine. A l’époque, l’objectif était de protéger Paris des inondations en cas de pluies diluviennes. Avec le réchauffement climatique, ces lacs font aussi office de réservoirs et permettent d’ajuster le niveau du fleuve quand il n’y a pas assez ou trop de précipitations. « Créer des réservoirs, c’est important mais il faut absolument restructurer la distribution de l’eau », réagit Fabienne Trolard, qui insiste tout de même sur les autres investissements nécessaires comme des « réservoirs d’eau de pluie » chez les particuliers avec des systèmes de récupération d’eau de pluie depuis les toits des habitations ou des « doubles circuits ».

Prendre (enfin) « le virage »

« Ça consiste en un circuit d’eau potable et un circuit d’eau dite grise, c’est-à-dire l’eau du lave-vaisselle ou de la douche, pas des toilettes, qui est recyclée sur place et réutilisée », explique la directrice de recherche. Avec ce système, certains de nos voisins européens parviennent à recycler l’eau « grise » trois ou quatre fois, « ce qui n’est pas du tout le cas en France ». En Israël, c’est même « cinq à six fois ». L’eau de pluie peut aussi être collectée pour être utilisée dans nos toilettes (qui sont aujourd’hui alimentées en eau potable). Ces habitations permettent de recycler de « 20 à 50 % d’eau ». « La réutilisation des eaux usées a pris du retard en France, notamment parce qu’on a un certain nombre de lobbies de l’eau qui ne voulaient absolument pas que la recherche publique travaille sur ces sujets-là », regrette la docteure en géoscience.

Alors que les sécheresses sont amenées à se multiplier ces prochaines années, la refonte de notre gestion des eaux devient urgente. « Il faut investir sur le long terme », affirme Fabienne Trolard. Certaines mesures montreront leur efficacité, dix voire vingt ans après leur mise en place. Un délai très lent quand on sait que « tant qu’on n’est pas face au mur, on a du mal à prendre le virage ».